Ici gît l’effigie II

Publié le 6 février 2018

Par Michaël Lachance

La chute a été raide. Une entorse lombaire a confiné Doc à demeure. Dans un état qu’on devine, entre la douleur et la honte, il m’a raconté sa pénible aventure. Ça a commencé par une visite de Bonhomme Carnaval au Café Éluard. Une habitude maintenant chez Bonhomme. Doc me dit que la raison évidente de la présence de l’effigie chez Éluard, c’est la rasade de Legendario pour chaque jour que le Carnaval emporte. Il lampe son verre et reprend le chemin des glaces, son royaume éternel. Cette année, alors que Doc a encore cette nostalgie pour l’effigie de 2016, suicidé quelque part à Cap-Rouge, il entreprend ce nouveau Bonhomme pour le suivre dans ses pérégrinations enneigées.

Le long d’un trajet arpentant la ville de tous les bords de trottoirs, il a saisi Bonhomme par le bras pour l’emmener dans un bar obscur de la Couronne nord, sur l’avenue Notre-Dame, un endroit nommé le Toxico-City. Dans ce bar, Doc a pris sur lui de lui raconter les derniers jours de la vie de l’effigie 2016 en ne lésinant pas sur les détails et les émotions fortes. Bref, ce drame a ébranlé toute une génération condamnée à fêter l’hiver, coûte que coûte. Les deux, visiblement éméchés, bras dessus bras dessous, arpentant les rues sombres de ce territoire-dortoir et chantant à tue-tête « Vive le vent ».

Une policière, constable Clamence, a été appelée pour un trouble de voisinage. Elle a interpellé nos deux fêtards hurlant sur le trottoir. La notoriété de l’effigie a gagné la terrible nostalgie du Sergent Clamence. Pour Doc, son passé de trublion l’a rattrapé, elle lui a imposé sur-le-champ deux contraventions salées, la première pour un « trouble de l’ordre public » et la deuxième pour « grossière indécence ». Cette dernière explique ceci et cela. Après avoir ramassé le premier ticket en maugréant et éructant quelques bêtises, il a profité d’une conversation de la policière avec la centrale pour pisser à côté de la voiture. Bang ! Grossière indécence. Il a déchiré le ticket et a crié « liberté ! », il s’est barré les deux pieds contre une borne d’incendie camouflée sous la neige. La policière, ironique, lui dit avant de quitter « c’t’écrit su’l’ panneau, t’sais pas lire ? ».

Doc en a vu d’autres, les entorses lombaires se sont accumulées au point de les choper comme on chope un rhume.

Après m’avoir raconté son histoire, il m’a balancé ses tickets en pleine vue : 550 $ + frais. Il a contesté les deux et doit se présenter à la Cour Municipale cet après-midi. J’ai compris l’importance de ma présence, je serai sa béquille.

Arrivés sur place, quelques novices contestataires se plantaient là sans trop savoir où ni comment se mettre. La marche funèbre habituelle du juge qui se rend à son pupitre, le ou la procureur.e de la Couronne qui mouille ou bande en clamant « Votre Honneur » est un théâtre grotesque dont Doc connaît le livret par cœur. Il a attendu son tour, on lui a remis une copie du procès-verbal qu’il a jeté sous son siège et, au moment de parler, il a improvisé ceci : — Monsieur le juge, je suis non coupable. J’ai été jugé par une misophone de banlieue ! Depuis quand il est interdit de chanter dans la rue ? Vous savez, chanter dans la rue, ce n’est pas lancer des grenades dans les jardins de pauvres gens ou mitrailler un hôpital en Syrie. De même, comme vous savez, Votre Honneur, consommer de l’alcool n’est pas interdit par la loi. Qui plus est, monsieur le juge, sachez que j’ai eu l’honneur de partager un verre avec l’effigie 2018, il peut témoigner, si vous voulez ?

Le juge a réfléchi et souri un instant pour reprendre aussitôt.

— Et pisser dans la rue devant une constable, vous jugez cela adéquat comme comportement ?

Doc a remonté son pantalon avant d’enchaîner :

— J’aimerais souligner, Monsieur le Juge, que j’ai plutôt uriné de l’autre côté de la voiture afin, bien sûr, de cacher mon sexe qu’on ne saurait voir. Non pas qu’il soit minuscule, j’aimerais le souligner.

Le juge a patienté, il a consulté la procureure de la Ville, il a rendu son verdict non sans un petit rictus ostensible :

— Non coupable.

J’ai pris Doc par le bras. Victorieux, il a scandé au sortir de la salle : « LIBERTÉ, JE CRIE TON NOM ! »

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