Les loups dansent avec personne

Par Michaël Lachance
Publié le 22 mars 2017
Illustration de Patricia Bufe

Par Michaël Lachance

Doc accoudé au comptoir prêt à se lancer un caoua corsé tandis qu’un attroupement mal organisé protestait devant le café Éluard. Ça a commencé comme ça, Doc droit et fier, altier, d’une posture presque aristocratique, le regard porté dans les lointains du café ou dans un recoin sourd au fond de lui-même, que sais-je.

Cette attitude contente et bouffonne ne correspondait pas à notre extraordinaire radié, plus habitué à sauter dans des wagons vides, pieuter à la belle étoile ou forcer les camisoles de toutes les cellules capitonnées de la Capitale. Doc doit me fournir des explications, la rue Couillard n’a pas vécu pareil débordement depuis l’incendie de 1978.

À l’extérieur, le vacarme des vingt badauds, exclusivement des hommes dans la mi-trentaine, début quarantaine, bedonnants, vêtus des mêmes vêtements, à quelques couleurs près. Cheveux courts, soignés et conditionnés; j’ajouterai ici, lustrés, car au zénith, sur la rue Couillard, les rayons du soleil, qui habituellement mettent en valeur les courbes sinueuses du quartier, s’éparpillaient sur les cuirs dégarnis, aspirés dans ce vortex spontané et vide.

— Doc, pourquoi tout le monde veut ta peau dehors ?

— Je les ignore.

— Encore, dis osti ?

— J’ai fait ma première matinale en compagnie de Jeff Fillion.

— Euh, de kessé ?

— La radio, Jeff Fillion m’a proposé une émission post-dialectique entre la raison pure et l’opinion vraie.

— Baliverne !

T’as la voix de Gaétan Barrette sur le buvard ou Philippe Couillard pompette.

— L’idée, c’est la raison pure, le reste, m’en tamponne !

— Mais Doc, t’as rarement raison ?

Je me suis campé près des chiottes du café, commandé un café de civette bien tassé pour ensuite écouter en podcast cette fumeuse émission.

Doc et Jeff en direct

Bonjour à tous, ce matin, l’émission prend un tournant mes amis, un grand malade nous entretient de la raison, nous allons tenter une discussion politique et une forme radio que je viens d’inventer.

— Présentez-vous Doc, les auditeurs sont impatients.

— On m’appelle Doc, parce que je suis un otorhinolaryngologiste.

— Je peux te tutoyer Doc ?

— Non.

— Pourquoi ?

— « Tu », c’est pour ceux que j’aime. C’est parti les amis, on va avoir du fun dans les microphones. [en sourdine, bruits de rire en canne, comme un personnage secondaire sur l’acide].

— Bon, on y vient ?

— On y vient à quoi ?

— Avez-vous préparé l’émission, je veux dire, avez vous un plan, des questions, avez vous des recherchistes, une équipe, bref, avez-vous du Botox dans le cerveau?

— Aie, pis toé, t’as pas été radié du Collège des médecins ?

— Je me suis autoradiée à la vodka pure.

— Bon, allez ! Enchainons calvince, enchainons tordiboire : Doc, pour commencer, allons droit au but: êtes-vous féministe ?

— Vous vous servez là d’une appropriation intempestive, je suis un homme, j’appuie, je seconde, je suis tout corps dévoué à la cause des femmes, mais j’suis un homme et je n’ai pas votre opportunisme pour séduire la première venue en déballant des allégeances fantaisistes.

— Va falloir que je m’achète un dictionnaire ! [Bruits de rire contenus]

— Non, il faut commencer par apprendre à lire et écrire, ne brûlez pas d’étape, Monsieur Jeff.

— Aie tu m’insultes, Doc !

— Non. Je dis une opinion vraie.

— Eh ben, icitte, tu vas voir qu’on doit faire face à ma musique !

— Il vous faut commencer par en avoir une musique. Chez vous, le boucan fait figure de messe pour fanfare sans pourtour.

— Je sais tes jeux de mots et ton sarcasme pour me faire chier, mais j’embarque pas Doc.

— Je ne vous ai pas invité dans ma vie.

— Ok, c’est assez, dis dont, tu penses quoi d’la radio de Québec.

— Des auditeurs solitaires, c’est d’une tristesse insondable. Pathétique.

— Les sondages, tu veux dire ?

— Si on veut, c’est ta grammaire et les auditeurs, ta syntaxe. Vous entendez ça, chers auditeurs, c’est ça les extrémissss de gauche, ça se croit supérieur à tout le monde pis ça chient sur le petit peuple, les gens ordinaires qui paient des taxes et des impôts…

— Dehors Doc : je vais improviser la suite.

— Comme de coutume chez vous, Monsieur Jeff. Debout devant la station de radio chic à attendre le circonscrit, Doc pense à ces vers d’Yvon :

Soupape de décharges

d’endocrines

autobus circonscrit

la faim me brûle

les yeux les genoux gelé

saurais-je mal ici

de cette petite femme-missile d’ailleurs

manqué cet autobus

dans l’éperdue du néant1

Doc a pris le 807 direction centre-ville et, du carré d’Youville, il a marché jusqu’au café Éluard. Souriant et posé, imperméable au boucan extérieur, il s’est accoté à la seule tribune populaire à laquelle il adhère, celle du peuple au comptoir à réclamer un dixième café.

1. Josée Yvon, Femme inconnue et trahison au Perdocan, recueil Filles-missiles, Écrits des forges, 1986, 80 p.

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