Les aventures de Doc à Québec: Détournement de code

Publié le 3 février 2017
Photo: Pierre Ouimet, montage: Hélène Beaulieu

Par Michaël Lachance

Doc a hélé un taxi. L’aéroport international Jean-Lesage est achalandé comme à son habitude par une trentaine d’employés et quelques Caucasiens, qui n’ont rien du Caucase Nord, mais tout de Saint-Isidore. Les chauffeurs échangeaient sur le cours des paris pour le Manchester United et Chelsea. Quatre contre un pour Chelsea, certains donnaient Manchester United à quatorze contre un. Je ne connais rien dans la première ligue de soccer, Doc non plus. Lorsqu’on observait tous ces buveurs de menthe Maghrébins, souvent Arabes, Berbères et/ou arabo-berbères, on se demandait bien pourquoi ils n’avaient pas encore troqué le soccer pour le hockey ? Après tout, deux, trois ou quatre générations plus tard, le Canadien de Montréal doit être tatoué sur le cœur de tous les Québécoises et Québécois ? En tout cas, dans le taxi, c’est ce que Doc essayait de raconter à Nuri, presque en vain.

Doc glande à l’aéroport. À la veillée du jour de l’an, après avoir lampé une demi-douzaine des Veuves Clicquot à l’attention de «toute» la clientèle du Frontenac, il s’est volatilisé. Il est pété, il divague, il tambourine à qui mieux mieux des histoires improbables, et, la seconde qui suit, vlan! J’ai ce souvenir d’une soirée bien arrosée à la cafétéria du Parlement. Doc tirait les jupes qui dépassent dans ce cocktail de financement du Parti libéral.

Alors qu’il échangeait bruyamment avec ses collègues Gaétan Barrette et Philippe Couillard, à propos, il me semble, du poète et savant perse Omar Khayyâm (1048–1131), Christine Saint-Pierre, feue ministre de la Culture, enjoignit fortement deux souscripteurs anonymes du parti pour taire l’élan du cœur de Docteur. Lorsque contrarié devant la voluptueuse infatuation de Barrette, il a déclamé des vers du poète:

«Au printemps, je vais quelques fois m’asseoir à la lisière d’un champ fleuri.

Lorsqu’une belle jeune fille m’apporte une coupe de vin, je ne pense guère à mon salut.

Si j’avais cette préoccupation, je vaudrais moins qu’un chien. »

On tenait à son départ prestement. Lorsqu’il eut terminé son palabre, il fronça les sourcils, regarda en direction de Couillard et dit:

—Monsieur Arabie fiscaux, peux-tu me réciter un poème qué- bécois ? Saint-Pierre s’empressa alors de tutoyer Doc:

—T’es qui pour faire la leçon de culture à Philippe, toé?

—Culture? Vous vous servez là d’un mot dont le sens vous dépasse…

—Tu vas nous emmerder longtemps avec ton poète du 19e siècle?

—MA-DA-ME, c’est justement pourquoi je vous emmerde!

— Pourquoi?

—Parce que dans ce monde absurde vous êtes une partie du problème! —Bon, on peut reprendre notre financement ?

—Oui, n’arrêtez surtout pas vos basses manœuvres.

Sur ces paroles indélicates, ils ont congédié Doc, il a été escorté par les bonzes du parti un peu en marge du Parlement, devant la statue ratée de René Lévesque. Par suite, je n’ai pas revu Doc pendant une semaine, voire quinze jours, je ne sais plus. Sur le retour vers le Café Éluard, Nuri a jasé tout le trajet avec Doc. J’ai cherché à savoir d’où il débarquait encore. C’est dans cette discussion sportive que je sus l’alibi. Nuri a posé cette question qui a semblé affecter Doc:

—Pourquoi devrais-je aimer le hockey, monsieur?

—Quand je suis à Rabat, je parie sur le hockey d’après toi?

—Vous pourriez parier sur les Capitals de Rabat, mais les Eagles de Carthage sont plutôt convaincants cette année!

—DU HOCKEY AU MAROC?

—DU SOCCER AU QUÉBEC?

Durant la soirée, au Café Éluard, la barista nous a offert de l’arak très anisé. Doc, éthylique, enlaçait Nuri. Faute de client à l’aéroport international, notre ami opta pour nos dédales de jigoneux. Jamais n’a-t-on autant parlé de hockey au Café. Disons que ça change des taxes et impôts comme propos unique à la radio fixe.

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