Un dur Avent de veille

Publié le 5 décembre 2016

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Par Michaël Lachance

    « La parenté / ce sont ces gens / Pour qui nous avons des égards / Qu’il nous faut aimer / respecter / À qui (la coutume l’exige) / Nous devons autour de Noël / Une visite ou une lettre/ Afin que le reste du temps / Ils cessent de penser à nous… » Eugène Onéguine – Alexandre Pouchkine

 

« Alléluia ! », s’esclaffa Doc chez Éluard. Il venait à peine de se barrer les pieds dans cette marche mal équarrie qu’on déteste à l’entrée du café. Aussitôt debout, il remit ça avec des « ALLÉLUIA ! ». Beau lui faire signe, lui demander de prendre une chaise et de se la fermer, il n’entendait plus. Ivre d’un trop de vie, je lui dis de se calmer :

 «Ça va Doc, on le sait que Léonard Cohen est mort. T’es pas obligé de montrer ta joie si ostentatoirement ! »

« T’as pas rapport, c’est décembre demain, je vais me la péter cette année comme jamais ! »

« Shit, c’est le 1er demain, je suis décalé ces temps-ci… »

*

Les soirs sans fin, dans nos têtes mises à prix, les prières de la veille oubliées au petit matin, décembre annonçait un party perpétuel ; pantagruélique. Une orgie bacchanale, gargantuesque, des cochonneries mangées aux porches de toutes les matantes gourmandes, comme dans un conte de Dickens. Des soirées d’Avents amnésiques, on perdra le nord insouciant et, par des banalités de circonstances, on oubliera même nos fatalités indigentes. On faussera compagnie aux lâcheux, aux têteux et aux gâcheux de party pour se dandiner, à la queue-leu-leu, avec un Méphisto, avec des violoneux, jusqu’au prochain buffet froid de la veille. Comme toutes les années, Doc sabrera le mousseux californien au mauvais endroit et nous perdrons indubitablement la moitié de la bouteille. Ce sera déjanté et fou, on lâchera du lest, on mangera des restes, encore, encore, tout le mois durant et nos corps en fonds d’échoppes iront choir sur des rives infidèles. On ourdira des plans machiavéliques pour s’inviter dans des partys de bureaux ; foutre le bordel entre les patrons, les secrétaires et les photocopieurs. La Noël, c’est le prétexte idéal pour continuer nos trop bruyantes solitudes, nos routines excentriques, sans pour autant heurter les sensibilités, fragiles au flou de nos existences chantantes.

**

Doc se tenait – semble-t-il – sur un pied et essayait d’atteindre son nez avec le majeur de sa main gauche. Écœuré, le policier zélé, tout doux, a laissé filer Doc. Enfin, c’est ce que Doc nous conte chez Éluard…

La neige perlait sur nos bottes d’hiver, tandis qu’au crépuscule pourrissait nos pommes d’api, la rue Saint-Jean grouillait de moitié-fous, moitié-habillés, bon pour se pavaner à Orlando en Floride plus qu’à Québec en décembre. Des petits flocons jolis pianotaient sur nos crânes dégarnis, on eût dit que le vent d’hiver bleuissait nos oreilles d’une sonate au clair de femmes ; des chars vrombissaient tout autour, le carbone en volutes envahissaient de souvenirs chauds nos muqueuses nasales enflammées ; comme des shows de boucanes dans le 5e rang de Sainte-Perpétue un dimanche. L’ambiance autour du Christkindlmarkt[i] devant l’Hôtel de ville était banale et féérique.

***

Doc a pêché par excès des vins chauds du Marché de Noël allemand. Un cheveu dans le café glacé, il explosa dans l’entrée comme un père noël sans déguisement. Les minutes ont passé, il s’est calmé, on a enfin discuté :

« Et pis, ce marché allemand, c’est allemand Doc ? »

« Ich liebe dich vieux. Oui ! aussi allemand qu’on parle couramment le français en Arabie Saoudite ! »

« T’es en forme toé, il est 11 heures et t’es déjà à moitié chaud ! »

« Ça ne fait que commencer, mein dichter ! »

« Pourquoi ce policier a testé ta consommation, t’as pas de permis à ce que je sache ? »

« Je chantais trop fort devant l’hôtel de Ville, Lebaume a callé la police ! »

« T’as croisé le maire ? »

« Oui, et tout son fief de sous-fifres qui collectaient la dime pour acheter des autoroutes faites en Chine. »

« On fait quoi là ? »

« La Caisse de dépôt fait un party de bureau en ce moment au 5e étage du Sainte-Anne, on va la braquer ! »

« Braquer la Caisse de dépôt, pourquoi ? »

« Pour acheter des jouets aux enfants démunis. »

« T’as un grand cœur, Doc. »

« Bah, écoute mon ami, c’est la fête pour tout le monde ! »

« Dac’ Doc, allons braquer la Caisse de dépôt et, pourquoi pas, dévaliser le Banjo ensuite ? »

« Mets ta cagoule ! »

 

****

À la sortie du café, on a croisé une bande de troublions joyeux, on a suivi l’escorte sur Couillard. Quelques âmes folles dansaient le solstice d’hiver, la Saint-Nicolas, une victoire des Canadiens de Montréal ou la fin du monde ? Dans le centre-ville animé, la neige tombait en rase-motte, on eût dit du sucre en poudre dans de la crème fouettée en glaise. Des touristes se déguisaient en Inuits avec des manteaux Kaduc, se fondant dans la masse éblouie par la magie, pareils à des djihadistes cultivés dans un bingo à L’Ancienne-Lorette. On a sauté dans le cortège burlesque, on a pris Saint-Jean, tourné à gauche sur Sainte-Angèle, on s’est affalé dans un petit bar du quartier, pour n’en ressortir qu’à l’aube.

Certes, encore une fois, nos ambitions festives dominaient nos pulsions criminelles. Nous avions toujours été lâches devant ces desseins révolutionnaires, la gaieté détrônant nos humeurs suicidaires. Pis, comme écrivait le poète maudit : « […] Et à quoi bon exécuter des projets, puisque le projet est en lui-même une jouissance suffisante ? »

 

 

 

 

[i] Marché de l’Enfant-Jésus dans la tradition allemande.

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