L’itinérance à Québec, de la Nouvelle-France à aujourd’hui

Publié le 20 septembre 2016

ITINERANCE-683x1024Par Gontrand Blais

L’histoire de la répression de l’itinérance, de la Nouvelle-France jusqu’à aujourd’hui : c’est le sujet du rapport de recherche que la Ligue des droits et libertés vient de rendre public la semaine dernière. Il a été écrit par Frédérick Carrier, que vous connaissez mieux comme étant le chanteur de Zéphyr Artillerie.

Le court rapport (33 pages) brosse un portrait fascinant de la façon dont les élites composaient avec les « vagabonds », les « gueux » et les « canailles » à Québec. Richement illustré, il contient moult faits et anecdotes.

L’histoire est une science pertinente lorsqu’on peut faire des parallèles éclairants avec le moment présent. Et une évidence saute aux yeux: la perception de la pauvreté n’a guère évolué depuis 400 ans. C’est la manière de la réprimer qui a changé.

Aujourd’hui, il y a deux catégories de gens qui retirent des prestations d’aide sociale: les aptes au travail et les non-aptes. Les mauvais et les bons pauvres. Cette distinction existe en réalité depuis… l’époque médiévale! Après le 13e siècle pour être plus précis. Avant ça, la pauvreté était plutôt valorisée. Jésus ne vivait-il pas dans le dénuement?

Le certificat de pauvreté

Dans la définition du « vagabond », on retrouve aussi une étonnante similarité entre l’époque médiévale et aujourd’hui. Au 14e siècle, c’est quelqu’un qui est… nomade, pauvre, considéré oisif (qui ne travaille pas). Fait original, le rapport contient la date précise où l’itinérance est apparue à Québec. En 1673, très précisément. Le procureur général y désigne un groupe de femmes qui en seraient responsables :

« La gueuserie s’est introduite en cette ville par quatre ou cinq femmes des lieux circonvoisins qui ont fait prendre la hardiesse à d’autres d’y venir aussi gueuser, même à des hommes qui peuvent bien travailler (…) »

Mais comment faire pour distinguer le bon pauvre du mauvais pauvre ? Très simple, du 17e siècle jusqu’en 1954, le bon pauvre est celui qui possède… un certificat de pauvreté. Ce document, remis par un curé, donne l’autorisation à son détenteur de mendier. Les vagabonds quêtant sans autorisation ne passent pas « go », ne réclament pas 200 $, et vont directement en prison. Le pauvre doit être en mesure de prouver sa pauvreté. Ce qui n’est pas sans faire penser à des réalités contemporaines.

L’évolution de la répression

S’il y a une seule chose qui a changé, c’est la manière de réprimer l’itinérance. Au 17e siècle, on met les pauvres dans des carcans ou on les fouette. Au 19e, ils sont punis par une amende de 50 $ et/ou une peine de 6 mois de prison, ce qui n’est pas très différent de la méthode d’aujourd’hui. Le rapport met en parallèle l’évolution des textes de lois. De l’acte relatif aux vagabonds de 1869 à l’actuel règlement municipal sur la paix et le bon ordre, on reconnait plusieurs points communs.

De tous temps, on décrit l’itinérance en termes flous, histoire de laisser tout l’espace nécessaire à la police afin d’interpréter les règles à sa guise. « Seront réputées vagabondes […] les personnes désoeuvrées qui, n’ayant pas de moyens visibles d’existence, vivent sans recourir au travail […] les personnes qui étalent ou exposent dans les rues […] des objets indécents ou y exposent leur personne publiquement ou d’une manière indécente », lit-on dans l’Acte relatif aux vagabonds de 1869.

Avec le temps, la pénalisation passe du Code criminel aux règlements municipaux : « Il est interdit à une personne, sans motif raisonnable dont la preuve lui incombe, de flâner, de vagabonder ou de dormir dans une rue […] Il est interdit de mendier ou de solliciter […] Il est interdit de se trouver dans un parc entre 23 heures et 5 heures le lendemain », tel qu’on peut le lire dans le Règlement sur la paix et le bon ordre, (dernière mise à jour en 2012). Les textes changent mais restent toujours aussi arbitraires et inéquitables. Ils pénalisent des comportements et favorisent le profilage social.

Bon maintenant que je vous ai mis l’eau à la bouche, vous devez lire le rapport pour tous ses détails et plus encore. Vous saurez tout sur la grande rafle de 1742, les règles sévères édictées lors de l’ouverture du parc Victoria en 1897, le nettoyage pour le Congrès eucharistique de 1938, l’architecture hostile, et j’en passe.

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