Le bruit des saisons

Publié le 20 septembre 2016

MIK CAFEPar Michaël Lachance

Ce mercredi de septembre fracasse des records d’humidité. Je me suis attablé avec Doc chez Éluard. La barista coule deux colombiens serrés. L’air est lourd. L’été tire à sa fin, bien que la température n’en montre pas l’ombre au crépuscule ensoleillé. On pense à cet été en moins dans nos vies; on panse l’eau tiède qui perle sur nos visages stoïques. Je lampe mon espresso. Doc mesure l’ambiance matinale au-dehors, par-delà le vasistas derrière le bar. Je lui propose un croissant jambon fromage. Il ne daigne entendre ma proposition. Catherine de Sève, la nouvelle barista chez Éluard, prend ma commande. Doc se contente de fouiller les craques du temps pour oublier ses cheveux blancs ou un hémorroïdes : comment savoir ?

N’en demeure pas moins que cet endroit n’a jamais été aussi tranquille. Pas même une muzak d’ambiance, rien pour mettre nos sens en fureur. C’est l’automne et, rarement, j’ai vu Doc aussi philosophique et serein. Tandis que son regard perçait dans les lointains, au-delà des souvenirs inutiles, j’eus l’impression momentanée que Doc avait accepté l’indigence et la fatalité insomniaque de son existence. Plus rien ne semble l’ébranler. Or, cet instant fugace, poétique et beau, n’a rien d’anodin. Doc a un cancer de la prostate.

Il me l’a dit un peu plus tard, alors qu’on sifflait avare en soirée quelques verres d’un rhum colombien à vous trucider l’intestin grêle. Mais voilà, Doc, formé en médecine, qu’on le veuille ou non, a une idée plutôt concrète des amas de cellules indésirables. Ce qui lui chicotait le cervelet, ce n’est pas la prostate : c’est l’ablation de ses couilles ! Prostatectomie radicale. Dans son cas, il est question d’orchidectomie. Doc, condamné à surveiller le temple ? Doc un eunuque ? Il faut m’en convaincre.

Catherine de Sève apporte des cafés à la traine, mais notre capacité à avaler du caoua encore et encore a déjà depuis longtemps atteint le point de fulgurance, le déclin a gagné depuis une heure notre consommation. Du bout des lèvres, on trempait, sans plus, nos lèvres, pour les garder humides. La loi de Pareto s’applique au plus infime détail.

Je ne parle plus à Doc, car il ne dit rien. De mon sac en cuir, je sors mon iPad et mon MacBook et je pianote au hasard ce papier sans destinataire. Début septembre, les lilas sont morts, je poinçonne mes idées au gré de l’humidité, j’attends mon interlocuteur, que je garde du coin de l’oeil sévèrement. J’écris un vers, très suant — l’humidité me tue/jamais sans portefeuille — et je toise mon acolyte radié. Même si la vie irradie le bonheur. Malgré les femmes mortes, l’automne et Donald Trump, pour une rare fois, je trouvais Doc beau. Sa solitude et son mutisme me touchaient honnêtement.

Je pianotais des vers sans fléchir — les vieilles charrues/la France/âgisme/réactionnaire — soudain je demande à Catherine de Sève d’apporter une eau-de-vie qui m’est chère et dont l’intérêt est une poire. Quelques verres et Doc, après avoir arraché le décor de ses yeux anthracite, s’allument, comme une flamme olympique sans jeu :

— on ne touche pas à ma prostate

— qui veut toucher à ta prostate Doc ?

— Tout le monde !

— tu ne serais pas un peu débile ?

— non, j’ai le cancer — on veut te trucider les couilles, vraiment ?

— Oui

— Tu veux mon aide ?

— Oui

— Que puis-je ?

— Commandes-moi un San Pellegrino et une vodka

— Parfait Doc Catherine de Sève apporte la bouteille de vodka, que j’ai commandé avec hâte, sans citron, ni sel de merde, on a sifflé quatorze shooters. Doc me regarde les yeux de sang :

— Tu crois au cancer ?

— Non, pas quand la muzak s’estompe, que le gris disparaît et que le silence nous drogue !

— tu crois quoi ?

— Qu’une nouvelle saison débute, pour le meilleur, pour le mieux !

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