Renauderie: L'observatoire

Publié le 11 mai 2016

Par Renaud Pilote

Illustration: Marc Boutin
Illustration: Marc Boutin

On n’y va jamais, ou presque. Ça semble inaccessible, un peu futile et, à voir les figurants sur l’affiche promotionnelle, relativement ringard. Mais un cousin de passage en ville nous dira, un de ces quatre : « et si on allait à l’observatoire ! » L’idée ne sera donc pas de nous, qui vivons pourtant au pied de la grande tour.

Il faut dire que, les soirs d’été, la terrasse sur le toit du voisin d’en haut suffit à contenter notre appétit pour l’horizon. Et puis, on est peut-être un peu blasé, on ne veut pas nécessairement voir la vastitude de l’étalement de la capitale. C’est trop de kilomètres d’autoroute pour ce que le coeur peut supporter. On préfère toujours un peu le ras des pâquerettes, le déni y est plus facile. Mais bon, le fleuve, l’île au loin, les Laurentides arrondies, c’est toujours beau, surtout le matin.

Nous y voilà : l’enthousiasme du cousin sera touchant, il n’y aura pas brume qui vaille et puis ça fera si longtemps ! Bref, toutes les mauvaises excuses seront bonnes pour pardonner à la guichetière les quatorze piastres de droit d’entrée. Une fois saucé dans la lumière crue, on y sera pas pire bien. Haut perché, l’esprit vagabonde volontiers. L’heure sera à la philosophie du dimanche. Le cousin (qui a le dos large, dans ce texte) semblera peu réceptif à mes remarques mollement inspirées, malgré son air béat et contenté. Il n’aura, semble-t-il, d’yeux que pour l’amphithéâtre et l’hôtel-château.

Quant à moi, je m’efforcerai à retrouver les endroits emblématiques de mon tendre passé, jaugerai les distances entre deux trajets de bus célèbres, m’imaginerai Limoilou inondé, Loretteville ravagée par une brusque tornade venue de l’ouest et d’autres choses qu’il serait cruel de nommer ici. Au faîte de la ville, l’on se sentira dispensé des lois et de la bienséance du plancher des vaches. Là-bas, les terres des Soeurs de la Charité m’apparaîtront comme un oasis de paix dans l’océan gris et beige. La rivière Saint-Charles, comme d’habitude, semblera en arracher avec ses pans de méandres asséchés. Combien de temps resterons-nous là, je ne saurais dire, mais le couvercle du Concorde n’aura pas fait un tour complet encore que nous redescendrons, repus de contemplations inadéquates et chérantes.

En cassant la croûte dans un café terrestre, quelques instants plus tard, on reviendra sur notre expérience de domination du monde. La vue aura été à couper le souffle, pas de doute là-dessus (à ce titre, l’aveugle rencontré qui déambulait au 31e étage demeurera un mystère entier). Sinon, rien de nouveau sous le soleil, la ville aura été constante dans son acharnement à l’embonpoint.

Le cousin aura apprécié d’avoir pu contempler les cartes postales d’un autre angle et je me dirai alors que cette accession au sommet n’aura pas été complètement vaine, puisqu’elle aura su réconcilier tourisme et famille en moins d’une heure. La corvée terminée, la croûte cassée, on pourra enfin rigoler en parlant d’autre chose que de la belle ville de Québec et se dire qu’à l’observatoire, on n’y retournera plus, peut-être.

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