Sur la jungle et le désert

Publié le 14 décembre 2015
Photo: Pierre Ouimet, montage: Hélène Beaulieu
Photo: Pierre Ouimet, montage: Hélène Beaulieu

Par Michaël Lachance

Doc me tenaillait à propos des recommandations Payette. Je lampais mon 3e bien serré, 14h au cadran, encore rien avalé de la journée. Une migraine m’arrachait une larme, la barista m’offrait un kleenex, je lui baisais la main, tandis que Doc piaulait en jetant des regards cinglés sur les clients du Café Éluard. Mon charisme ne payait pas de mine.

J’ai fixé Doc un instant, avant de lui arracher des mains les recommandations de Payette sur les radios hurlées de Québec. Je le fouillais lentement, m’ôtant cette damnée larme qui coulait hypocritement sur ma joue. Une lecture rapide m’apprit ce que je savais depuis la naissance de Démocrite : l’intimidation est payante. Par exemple, Jérôme Landry s’est récemment scandalisé pour une histoire de thé vert. Illico, il a confondu le Samovar d’origine turc en laiton — acheté par Doc en Syrie pour la Noël —, avec une ogive nucléaire. Doc lui versa un thé russe et Jérôme Landry tourna les talons en lançant intempestivement : « Com-mu-nis-te !! ».

Doc me toisait comme si je venais de tuer un loir et c’est là qu’il s’est mis à gémir : on eut dit Paracelse qui dansait le Saint-Guy. Tout a basculé quand l’alarme d’incendie du café m’a troué une partie du crâne et que je me suis réveillé aux urgences de Saint-Sacrement.

L’infirmière discutait avec moi de ma soudaine et inopportune psychose toxique. J’ai demandé un café, on m’en interdit la consommation. L’aile psychiatrique de cet établissement est vraiment faite pour les fous. J’ai appelé Doc en hurlant pour qu’il signe une décharge et m’emmène avec lui sur Couillard. Je devais boire un corsé court au plus sacrant. Or, sans nouvelle, je m’inquiétais, comme une brebis égarée dans une crèche de noël en styromousse. J’ai crié quelques fois, et finalement, le psychiatre est venu pour m’administrer une dose presque létale d’antipsychotique.

Quelques heures plus tard, nu comme un ver, sans drap sur le corps et avec une demi-douzaine d’étudiants en Droit dans ma chambre, je savais que quelque chose clochait dans le sapin ! J’ai appelé l’infirmière, or, c’est une fée complètement nue qui m’a soulevé du lit pour m’amener jusqu’à la fenêtre et me jeter du 6e étage. C’est là que je me suis réveillé, tout près de Doc, dans un B&B sur l’avenue Soumande.

On avait passé la nuit à La Broussaille, sur le boulevard Pierre-Bertrand, un petit bar de quartier de Vanier. Je commandais un Saint-Chinian, on m’apporta une Coor’s Light. La barmaid m’avait sans doute mal compris. Peu importe, j’entrepris une conversation sur mon rêve, qui devait bien signifier quelque chose. Doc regardait ailleurs, les yeux prisonniers de la scène centrale où avait lieu un spectacle de danse; je dirais à cheval entre le baladi et le gémissement hystérique d’ouverture dans Le Sacre du printemps, de Stravinsky. Sans doute une danse contemporaine expérimentale, me disais-je. Doc se détourna enfin les yeux de la scène quand je lui gueulai dans une oreille :

— « Et si on faisait une émission sale à la radio ? » Doc me toisait à nouveau, comme dans mon rêve, les yeux alourdis par une autre mauvaise nuit de sommeil. Évidemment, le B&B sur Soumande n’est pas à recommander. C’est alors que la signification de mon rêve prit tout son sens. Eurêka !, dis-je tout haut en pensant à cette fée qui me liquidait en me balançant du haut de ma chambre d’hôpital.

Je proposai donc à Doc de monter un spectacle radio. Une matinale qui serait une sorte d’ouvroir potentiel sous forme de radio- roman en direct. Doc incarne mon faire valoir et moi je suis le personnage défouloir qui beugle pour beugler. Une mise en abyme du beuglage dans le beuglage. Une jungle où l’opinion est vide comme dans le désert et où l’inhibition est inexistante. On irait cracher sur tout, sans vergogne, pour cracher sur tout, sans vergogne. Des mises en abyme jusqu’à l’infini, me dis-je dans mon soliloque intérieur. Tout de suite, je pensai à Dominic Maurais et Jérôme Landry pour nous coacher sur les manières de crier des insanités sans appel tout en se dédouanant de tout compte à rendre.

À nouveau, je commandais un verre de Saint-Chinian, je continuais cette conversation avec Doc, tout en fouillant dans mon téléphone pour dégoter les coordonnées de Landry ou Maurais. La barmaid m’offrit une Coor’s Light, que je lampais d’une traite avant de la gerber aux toilettes. À suivre…

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