Chronique Vivre: Workers in Song

Publié le 19 octobre 2015
Et sur la route de Woodstock, On était quoi - un demi-million?
«Et sur la route de Woodstock, On était quoi – un demi-million?»

Par Malcom Reid

That was called love for the workers in song.
Probably still is for those of them left.
— Chelsea Hotel, 1973

Une des grandes workers in song est très malade, à ce qu’on dit. Elle s’appelle Joni Mitchell, elle vient de Saskatoon. Je veux lui rendre hommage, car elle a illuminé ma vie. Mitchell a grandi dans la ville universitaire de la Saskatchewan sous le nom de Joanie Anderson. Elle semble avoir eu une enfance classe-moyenne très tranquille, elle parle parfois de « danses de la YWCA où j’allais. » Et dans une de ses chansons, elle chante un petit extrait de ce succès de jukebox des années 1950 qui s’appelle Unchained Melody.

Le prisonnier qui parle dans cette chanson, par la voix plaintive d’Al Hibbler, se demande si son amie l’attend encore, loin de la prison.Cette chanson, une des plus rudes et plus vraies de la décennie d’Elvis Presley, annonce l’étonnant choix de Miss Anderson.

Elle sera auteure-compositeure-interprète dans la tradition folk, creusant la vie avec ses tunes.Elle fait les paroles et la musique, cette Prairie Girl aux cheveux blonds. Elle est allée assez vite au cœur du mouvement folk, à New York. Là, elle a épousé Chad Mitchell, leader d’un groupe folk. Le mariage ne dure pas. Il donne à Joni son nouveau nom de famille, cependant. Elle s’appellera désormais Joni Mitchell, comme le grand romancier saskatchewanais W.O. Mitchell, et comme Ken Mitchell, auteur de la première comédie musicale country de la Saskatchewan.

On sait aussi qu’elle a eu un bébé dans ces années d’apprentissage du métier. C’était une fille, qu’elle a donnée en adoption. Elle n’a retrouvé sa fille qu’une fois arrivée à la cinquantaine, alors que sa fille était une jeune adulte. Sa vie de vagabonde est dans ses chansons. Sa vie de hippie.

J’aimerais rester sur cette plage,
Crawley,
Car t’es un vaurien très drôle …
Mais je m’ennuie de mes bons draps chauds

Sa vie de Canadienne est moins visible dans son œuvre. Elle n’a pas trouvé autour d’elle une irrésistible culture nationale. Elle a beaucoup vécu aux États-Unis. Une chanson, cependant, évoque une brève liaison avec Leonard Cohen.

De ton vin, mon ami, je pourrais boire toute une caisse
Mais tu me délaisses
Alors j’s’rais dans le bar
Devant la TV
Dessinant une petite carte du Canada

 

Et quand elle chante le lever du jour dans une petite ville qui a des airs de Saskatoon, son hometown semble avoir reçu un pseudonyme. La chanson s’appellera : Morning Morgantown.

La tragédie de Mitchell c’est ça, pour moi. Elle est comme un Félix Leclerc qui aurait resté toute sa vie à Paris. Et donc, un des grands amours de ses années mûres me console. Elle a vécu en couple avec Don Freed, qui est quasiment le plus enraciné des chansonniers saskatchewanais. Mais, il faut la prendre comme elle est, la Joni. Il faut être avec elle quand elle évoque, non pas son pays, mais sa génération :

Et sur la route de Woodstrock,
On était quoi – un demi-million?

 

ET LES JEUNES SONT LÀ. Le métier que Joni, la travailleuse- en-chansons, a pratiqué — qu’elle pratique encore — est entre bonnes mains, dans mon quartier, dans mon monde. J’ai deux récents spectacles comme preuves pour m’en convaincre.

Le premier, c’était cet été, une collaboration entre les Chercheurs d’Or et Émilie Clepper. Les Chercheurs, c’est un quatuor de folksingers, dans la trentaine, du quartier Saint- Jean-Baptiste. Au bar Le Cercle, je les ai entendus jouer les chansons qu’ils avaient trimballées à travers la France et l’Europe depuis un couple d’années. Vous connaissez peut-être leur plus célèbre refrain, une chanson récente, mais qui a une allure de vieille ballade narrative.

Si je monte —
Sur l’échafaud —
On se souviendra de Dame Corbeau !

Ils et elles avaient invité Émilie Clepper, et l’idée était bonne. Cette jeune auteure est la fille d’une Québécoise et d’un Texan, elle a créé des chansons envoûtantes, qu’elle nous avait chantées lors de la fête du Faubourg et ailleurs. En anglais, mais avec une saveur québécoise. Ensuite, elle est déménagée au Texas pour explorer son autre côté, et elle en est revenue avec des chansons country, vraiment très country, avec des allusions au Rio Grande. Le Rio Grande a peut-être été glissé dans trop de chansons, je l’ai trouvé un peu convenu. « Je ne vous ai pas oubliés, Émilie nous a-t-elle promis, je reviens l’an prochain avec un disque en français. »

Le deuxième spectacle était cet automne, à la librairie Saint-Jean-Baptiste. Une collaboration entre Stéphane Robitaille et Joëlle Saint-Pierre.

Stéphane est un ami, et comme toujours un moment fort de son tour de chant était sa reprise de la chanson de Sophie Anctil sur les gouvernements de l’austérité. Dans celle-là, il nous amène à chanter le refrain avec lui.

Ce pays qui sans moi serait prospère,
Ce pays qui, sans moi —
Ser-ai-ai-ai-ai-ait
Prospère !

La colère contre les injustices n’est jamais loin dans les tunes de Stéphane.Alors, sa tournée en duo avec la très jeune Joëlle Saint-Pierre est piquante. Car Joëlle compose des chansons totalement personnelles. Autour de l’amour, et de l’amour qui se brise.

Seule je sens
Seule je règne
Seule je mens
Seule je vois
Seule je suis
La rose
Au cou brisé.

J’étais très ému par ce moment. Et je suis curieux de voir si l’esprit de la protest-song va entrer dans l’œuvre de cette rose fragile.

 

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Publicité