Aventures de la social-démocratie en terre québécoise

Publié le 22 septembre 2015

SIGNATURE MALCOLM

À QUEL POINT le Québec est-il social-démocrate ? Comment évolue la social-démocratie au Québec ? La question est au coeur de la vie politique québécoise. Et pourtant, elle est peu étudiée. J’ai décidé de faire une modeste enquête dans mon milieu, la ville de Québec et ses environs. J’ai découvert des choses parfois surprenantes.

Le Parti québécois est le traditionnel véhicule de la pensée sociale-démocrate au Québec. Avec Pierre Karl Péladeau, est-ce que le parti souverainiste est appelé à changer ses idées sociales ? Pas tant que ça, dit Péladeau, puissant industriel devenu politicien. « Probablement, me dit une des mes amies du quartier Limoilou. Des gens comme lui ne changent pas, tout d’un coup, leurs orientations de fond. »

Depuis 2010, Québec solidaire lance un grand défi aux péquistes, évidemment, avec le socialisme et l’indépendance présentés en tandem. Et depuis 2011, beaucoup de Québécois ordinaires, avec ou sans l’approbation de l’intelligentsia, semblent chercher des alliances possibles du côté du Canada anglais.DESSIN MALCOLM 1

ANNE-MARIE DAY, de Charlesbourg-Haute-Saint-Charles, avait été recrutée par Jack Layton en 2008, et s’est présentée pour le Nouveau parti démocratique dans l’élection fédérale de cette année. C’était une militante communautaire. Elle était dans plusieurs mouvements de femmes, elle était fonctionnaire du Québec en affaires urbaines. Elle était épouse, et mère de deux grandes filles. Une enthousiaste du Québec, une enthousiaste du Canada aussi. Elle avait marché avec Françoise David dans la Marche du pain et des roses. À cette élection, 2008, elle avait recueilli 6 000 respectables votes orange. Quand elle s’est présentée pour la seconde fois, en 2011, elle en a recueilli 24 000. On peut le dire: un fameux jump. C’est plus qu’une victoire électorale; c’est le signe d’un changement dans la sociologie politique du Québec. « On a beaucoup à apprendre quand on devient députée », dit Anne Marie Day. Avec un de mes amis de Charlesbourg, je l’ai interviewée deux mois avant le déclenchement des élections. « Oui, beaucoup à apprendre. Un jour, je suis en train de piloter mon projet de loi pour freiner le pouvoir des banques de nous imposer toujours de nouveaux frais de service. Le lendemain, c’est les scandales du Sénat. Et le surlendemain, c’est l’Ukraine. Et en fin de semaine, je fais tout pour être présente dans ma circonscription. » « Pensez-vous qu’il y a une culture néo-démocrate qui commence à exister à Charlesbourg ? » « Je le pense. Je le sens autour de moi. Des gens rencontrés au centre commercial ou dans une réunion de cuisine me le disent : On va l’avoir Anne-Marie ! » Les députés anglophones, dans le caucus néo-démocrate à Ottawa, disent parfois à leurs collègues québécois, « You’re lucky. You’re speaking to a progressive electorate. »

Mais ce qui est difficile à saisir pour les Québécois, c’est que le Canada anglais n’est pas une nation ayant une solide culture de cohésion, comme le Québec. Il ne peut pas se tourner d’un seul élan vers cette gauche modérée, comme le Québec l’a fait en 2011. Les ornières sont creusées, au Canada anglais. Le NPD est aimé par les uns, haï par les autres. Les changements, transferts, déplacements… ils sont plutôt graduels. Et il y a une chose que les anglophones peuvent difficilement comprendre. C’est que les Néo-démocrates québécois ont à développer leur version du nationalisme québécois s’ils veulent s’enraciner ici. Pierre Ducasse, la grande voix de ce nationalisme dans le parti, n’a pas été élu député. Pourrait-il gagner un siège en 2015 ? Possible mais pas sûr. Donc, la couleur orange s’installant à demeure en politique québécoise ? C’est plausible sans être sûr…

J’AI VU UNE SITUATION un peu différente quand j’ai rendu visite à ma députée, Annick Papillon, de la circonscription de Québec. On se connaît un peu, elle et moi, parce que quand Jack Layton est mort, j’étais intrigué de voir un parti de masse choisir son nouveau chef par vote populaire. J’ai pris ma carte, j’ai voté pour Nicki Ashton, la plus jeune des aspirants. Je ne suis pas actif depuis. Je préfère être observateur, reporter. Mme Papillon a son bureau sur une terre prolétaire, dans « La Fabrique », l’ancienne usine Dominion Corset.

Ce monde, je le connais bien. Le centre-ville, les cafés, la gauche, les mouvements populaires. Mon milieu. Et dans ce milieu, depuis quatre ans, je n’ai pas entendu une seule conversation sur Annick Papillon et son parti. Ça augurait mal pour elle, il me semblait. Mais Annick est une personne riante et joviale, là où Anne-Marie dégage le super-sérieux. Dans une entrevue avant que l’élection se déclenche, elle ne voyait pas les choses comme ça du tout, pour les 59 Néo-démocrates québécois à Ottawa. « Combien de vous vont survivre ? » « Tous, j’espère. »

L’occasion est venue plus tard de nuancer. « Je sais, je sais. L’électorat est très volatil. Ça va bien pour nous dans les sondages; et il y a notre victoire en Alberta, hein ? Mais on ne sait pas, avec toutes les forces en présence, quel sera le résultat de l’élection d’octobre. Moi, je parie sur le premier gouvernement néo-démocrate de l’histoire du Canada. J’entends les gens dire : « Moi j’aime bien Tom ! » Et je sais que le député local n’est que pour environ 5 % dans le résultat du vote. C’est un chef qui est déterminant, c’est un parti… »DESSIN MALCOLM 2

Annick Papillon était journaliste à Paris, pour La Croix et la radio belge, quand le NPD lui a proposé de se présenter. « J’avais trente ans, j’aimais ce parti, je suis revenue à Québec, j’ai plongé. Et ça a été extraordinaire. » Dans les deux entrevues, mes dernières questions étaient les mêmes. Une version néo-démocrate du nationalisme québécois est-elle en incubation ? Et la question écologique : leur parti est-il assez vert ? En répondant, Papillon et Day étaient optimistes, prudentes. « On est déjà des bons défenseurs du Québec, » a dit Papillon. « On est plus vert que les verts », a dit Day. (La victoire de Rachel Notley était toute neuve, lors des entrevues. Encourageante pour elles, cette victoire — mais rappelant, aussi, la difficulté de concilier l’Alberta pétrolier avec le Québec et son esprit anti-pipeline.)

UN PARTI DE GAUCHE d’une des nations du Canada a désormais deux nations en lui. C’est un remarquable tournant, et pour le Canada anglais, et pour le Québec. Et les électeurs à l’esprit social-démocrate vont avoir beaucoup de choix. Beaucoup de choix — ou beaucoup de dilemmes ? Les verts sont là. Le Bloc québécois regrimpe. Mulcair est en duel avec Trudeau. Et les électrices et électeurs, ne l’oublions pas, sont toujours libres de s’abstenir! Situation agréable… situation périlleuse. Les divisions sont à gauche, la droite est unie. Alors, j’ai bien aimé le mot d’Annick Papillon pour décrire le moment, pour caractériser la situation : « Volatil. »

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