Une grande oeuvre (enfin) poétiquement réparée !

Publié le 21 juin 2015

Par Guy Sioui-DurandJEAN CLAUDE GAGNON

Au milieu des années quatre-vingt, une entité singulière fait surgir poétiquement l’audace comme art vivant dans la région de la Capitale nationale. Il s’agit du collectif Réparation de poésie. Jean-Claude Gagnon, alias « Beurk Tisselard», alias «l’Abobinable Homme des Lettres », en est le mentor. Réparation de Poésie participe immédiatement à l’univers bouillonnant de l’art actuel, en réseaux interrégionaux et internationaux. Performances, installations, œuvres in situ, collages, art postal et poésie sonore font exploser d’indiscipline la créativité. Cette trame définit, jusqu’à aujourd’hui, la posture de Québec comme carrefour incontournable à l’échelle mondiale.

Musicien rockeur, poète performeur, artiste visuel et bédéiste, chroniqueur et commissaire, Gagnon ouvrira des espaces artistiques de poésie et d’art postal démocratiques ouverts à tous. Trente ans plus tard, j’ai ressenti ce même esprit lors de la soirée Faubourg en poésie, à la Librairie Saint-Jean-Baptiste, en mai 2015.

Rockeur

Musicien rockeur, il est « OEil de ronde », l’harmoniciste de Carnivore, meilleur groupe rock de la région de Québec, en 1980. Il joue avec Michel Vachon (base), Jos Liqueur (sax et voix), Robert Charbonneau (drum et voix) et son complice de toujours, Denis Belley (guitariste).

Poète performeur

Jean-Claude Gagnon, alias Beurk Tisselard, va puissamment développer un style unique pour l’art action, enferrant musique, poésie sonore et art performance, défonçant les limites de l’oralité artistique. Il sera présent sur les scènes alternatives locales et internationales au fil de complicités avec les Jean-Claude Saint-Hilaire, Pierre-André Arcand, Alain-Martin Richard et Richard Martel — et ses participations ponctuelles au collectif Inter/Le Lieu. Sa prestation chez Obscure en 1986, avec son « Beurkophone » et la machine à déchiqueter les mots, demeurent dans les mémoires. Dix ans plus tard, en 1996, on retrouvera un Beurk Tisselard « technonature » sur toutes les scènes. Des anthologies italienne et russe de poésie lui font écho. En 2001, il triomphe en finale des performances lors de l’événement Latinos del Norte au Centro X’Teresa à Mexico, soulevant une foule mexicaine survoltée.

Artiste visuel et chroniqueur

Bédéiste et chroniqueur, on lui doit de formidables montages/collages de poésie visuelle, des bandes dessinées de Pincevent ( Jean-Claude St-Hilaire), fidèle de Beurk Tisselard, et surtout la chronique sur plus d’une décennie de l’Abobinable Homme des Lettres dans la revue Inter, art actuel.

La Réparation de poésie : entre béton urbain et formalisme rural

L’énigmatique poète a soutenu un espace de création prolifique par ses nombreuses soirées de Réparation de poésie en ville, et ses ateliers de Poésie/Nature à la campagne. D’une part, Beurk Tisselard a organisé des événements de Réparation de Poésie dans plusieurs centres tels que l’Oeil-de-Poisson, Regart, la Maison Hamel- Bruneau, l’université populaire de l’îlot Berthelot du quartier Saint-Jean- Baptiste, et surtout au Lieu, centre en art actuel. Telle une légende, il avait répondu présent avec ses amis Hugo Chouinard, André Marceau et Hélène Matte à l’Îlot Fleurie, en 2000, pour la soirée Poésie Béton dans le cadre de l’événement Émergence. Art social, dont j’étais le commissaire invité. Le journal Droit de parole, avait alors couvert la soirée. Souvent jumelés à des expositions et discussions, ces événements portaient des titres inouïs (ex. : La station-se(r)vice du poète). Gagnon, créant de tels espaces ouverts, surtout aux jeunes et pour toutes formes de poésie vivante, se fera ainsi le propagateur de la poésie éclatée dans les quartiers Saint-Roch et Saint-Jean-Baptiste. D’autre part, partisan d’un « formalisme rural », Gagnon sera à l’origine des fameux ateliers Poésie/Nature à la campagne, à Inverness. Formule unique dans le paysage de l’art québécois — où participeront de prestigieux artistes rebelles, dont Itsvan Kantor Monty Cantsin —, l’édition de mai 1996 sera mémorable comme espace poétique déterritorialisé soudant subversion des mots et sons dans le terroir.

L’art postal : du bricolage à l’ère numérique

Archiviste, et chef de file de réseautages d’expositions de haut calibre d’art postal, on lui doit notamment la première Rencontre Internationale d’art postal dans la région, en 1994. Rappelons la magnifique exposition de plus de 500 œuvres d’art postal à la Bibliothèque Gabrielle Roy, pour la Manifestation Internationale d’art de Québec, en 2003. Chaque œuvre y faisait voyager quelque part, tout en désacralisant et démocratisant l’activité créatrice. « La Réparation de poésie et son médium principal l’art postal », avait-il confié, « c’est une façon personnelle, chaleureuse et facilement accessible qui s’offre aux artistes du monde entier pour communiquer entre eux ». Avec plus de 500 adresses de par le monde et plus de 1000 documents (revues, magazines, œuvres, timbres, œuvres miniatures, cartes postales, etc.) engrangés c’est, grâce à Jean Coulombe, une présence sur Internet, le « garage central de la réparation de poésie ». Et il faut compter les vingt-six livres d’artistes assemblés et publiés, dont certains sublimes !

Bravo à mon complice poète sur les routes de l’art. Il n’y a pas d’autre alternative !

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