Chronique d'ébauches brutes: Sur mes phares écroulés

Publié le 19 juin 2015
Photo: Pierre Ouimet, montage: Hélène Beaulieu
Photo: Pierre Ouimet, montage: Hélène Beaulieu

Par Michaël Lachance

«Ce papotage d’ombres, et l’or
où nagent tes entrailles noires»
— Antonin Artaud

Docteur me file le lait. Dans les lointains, un nuage, un merveilleux nuage; le bleu du ciel, le fleuve à l’assaut du temps qui passe, mon café corsé. Légèrement amer. D’un trait, je me lève, je pointe du doigt la pente à gravir, doc me suit péniblement. La veille à boire lui a fendu le crâne. Une chape de plomb ou un casque d’airain, il porte son corps comme s’il menait un insoutenable combat contre lui-même. Bientôt au Boisé Marly, une encablure et la frênaie se déploient, doc met le pied sur une talle d’ail des bois, je lui crie « stop ! », il me toise avec ce regard hagard de coutume après une cuite bien sèche.

Le Ministère du Revenu à nos sandales, les fonfons jacassent, les oiseaux étourdis par le bruissement des soupirs, des fausses étreintes, les autobus qui vrombissent au carrefour giratoire, l’ennui guette la place et mon vieil ami traine de la patte.

Après avoir longé les allées, nous voilà devant un Métrobus impatient. De fait, un chauffeur blasé qui veut payer ses impôts, rentrer à la maison et profiter de sa piscine hors terre, confortablement couché sur le coussin de son crédit tout en soumettant son oreille aux coprolalies de Jeff Fillion, ce personnage anachronique muré dans le village banal des ostrogoths. En effet, il mange ses croutes en gavant d’excréments le prolétaire à la petite cuillère.

Se tenir debout, pour doc et moi, relevait de la condition sine qua non pour avancer encore et chaque fois toujours. La conjoncture de nos existences errantes est une fuite devant nos chimères dissolues par la littérature, le caoua et l’alcool. Cela dit, une grabataire, par-derrière l’antre du chauffeur, croupissant sous les sacs Dollarama, assiégeait le banc des mongols. Elle ne daigna pas même nous dévisager. Pas même après moult palabres intempestifs, pas même après lui avoir crié de tout mon for un bout’ de poème amérindien:

« Je suis les mille vents qui soufflent,

Je suis le scintillement des cristaux de neige,

Je suis la lumière qui traverse les champs de blé,

Je suis la douce pluie d’automne,

Je suis l’éveil des oiseaux dans le calme du matin,

Je suis l’étoile qui brille dans la nuit ! »

Visiblement, la parque a qu’à gésir ! Sa complexion valétudinaire ne ment pas. Cette égrotante aux mains décaties par le labeur salé. Cette vieille au teint pâle d’une grande noirceur. Cet amas de chairs et d’os, cette vieille cacochyme, elle m’indiffère; et elle me rappelle un poème de Beaudelaire. Sans doute est elle trop occupée à dépenser ses modestes deniers pour pallier un trop-plein d’amour, que le temps a évanoui. Bien sûr, il fallait des enfants en souffrances, ce monde lui devait bien quelques babioles. Doc me prit par le bras et, de sa grosse main de chirurgien radié, m’entraina vers la sortie. Tous azimuts, j’eus droit à ma volée de bêtises. Le populo laborieux n’aime pas ma poésie, voilà pourquoi j’en crie à tout bout de champ. Ce bus mandait un mot, placardé de tous bords par des affiches publicitaires criardes; de tous ses muscles avachis et lâches, il criait un nom, un seul, qu’on voyait topographié à tous les pieds : LIBERTÉ ! « Brisons les chaines du silence ! » : criais-je une dernière fois avant de quitter ce purgatoire motorisé.

Plantés comme deux vieux chênes devant les tours de Cominar, le zénith cognait sur nos tronches défaites, un restaurant parisien au bas de la tour jumelle, d’un pas incertain et sans regarder, droit devant, nous avons traversé le boulevard Laurier. Dans ce boui-boui qui n’a de parisien que le nom, je commandai au serveur une bouteille de Saint-Chinian. Ce dernier quitta la table avec un léger rictus en balbutiant quelque chose comme : « Il doit bien être midi à Paris ! » Doc se retourna violemment, et, rarement l’ai-je vu aussi énervé. Il éructa : « NON ! À Paris, il est 18 heures… effronté ! » On lampait nos verres tout en s’horrifiant de cette déco, de ce design fastoche quelque part entre le kitsch et la décoration Ikea. Le serveur s’empressait de remplir nos verres, j’en profitai pour m’enquérir : « qui est propriétaire de Cominar, mon faquin ? ». Il sembla hésiter. La coutume. Un employé sait rarement qui l’exploite. Il cria en direction du bar. Le barman dit : « Michel Dallaire, me semble ? ». Je lui fis signe de déguerpir de la main, il sembla aussi offusqué qu’un chien à qui on ordonne de rester couché. Alors que doc s’essuyait les mains dans la toilette — il en profitait pour se laver entièrement —, j’empruntai le téléphone de la réception et je composai le 418 670-9099.

La réceptionniste enjouée :

« Radio NRJ, comment puis-je vous aider ?

— Mettez le feu à la station, ça sera ça de fait pour l’humanité !

— Vous plaisantez, Monsieur ?

— Pas vraiment, mais passons. Je veux parler à MONSIEUR Jeff Fillion.

— C’est à quel sujet ?

— La liberté

— Euh… un instant, je vais voir s’il est en ondes. »

 

Je patientais tandis que doc, tout frais sorti des toilettes de Cominar, me cherchait. Il fouilla du regard dans la salle, je lui fis un signe, il plaça son index sur sa lippe inférieure pour me montrer qu’il allait en fumer une. Je lui criai du fond du bar : « mets ton chapeau et allume un feu de joie, avec tout ce vent, gracieuseté de Michel Dallaire, nous serons troglodytes avant que tu aies allumé quoi que ce soit ! ». Le barman semblait s’impatienter. Une voix monocorde, comme un la3 français, à 440 vibrations secondes, une tonalité de manoeuvre habituelle aux lignes téléphoniques endormies ou mortes :

« Ouais âllo ! — Jeff ??

— Moi-même. — On dit Ra-ïf Ba-da-wi. »

Encore ce foutu la3 d’invitation, je pitchais le combiné sur le bar. J’appelai un double Suze et le serveur me fixa de ses yeux radio x sans bouger. Ce vide m’indisposait, je répétai :

« Double Suze avec un chaser d’Henniez sur glaces !

— Je pense qu’on n’a pas ça.

— Un Grill de Paris, ici ? — Ouais. — Le Phare, c’est le nom que Cominar veut donner à son projet stupide ?

— Bein, stupide, c’est quand même un investissement important pour la région de Québec.

— C’est donc Le Phare, le nom ? — Euh…. Oui !

— Commencez par offrir du Suze et ôtez vos décorations de tours Eiffel en plastiques dehors. Vous serez plus crédible. »

Je retrouvais doc devant la tour d’entrée, on fixa les voitures un instant : « Qui a payé la facture ?

— Michel Dallaire. — Et le pourboire ? »

On appela un taxi, direction NRJ…

Commentaires

  1. Cher lecteur, ô lecteur, fidèle et hypocrite
    lecteur,

    Merci d’avoir partagé votre opinion.

    Nous verrons à ajouter de la littérature dans
    la prochaine chronique.

    Votre commentaire est apprécié.

    La direction.

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