Eduardo Galeano 1940-2015

Publié le 16 mai 2015

EDUARDO Galeanopar Pierre Mouterde

L’écrivain uruguayen Eduardo Galeano, auteur du fameux ouvrage Les veines ouvertes de l’Amérique latine est mort le 11 avril 2015 à l’âge de 74 ans. Sa disparition ne peut que nous interpeller, tant cet homme – journaliste, écrivain, poète — était l’écrivain des sans voix, de tous ceux et celles qui aspiraient à un autre monde possible. Plus encore, il était un des grands référents de la gauche latino-américaine, sans doute sa conscience critique la plus vive.

Alors que tant de penseurs, de chercheurs et d’écrivains ont succombé aux sirènes new-look des idéologies du Nord, aux modes intellectuelles de la postmodernité, aux charmes de la légèreté, lui il est resté du même camp, proche des drames et des luttes de son peuple, fidèle à Bolivar et au Che, mais à sa manière avec passion et poésie. Quelque chose de vivifiant ; quelque chose que nous avons oublié en Europe et en Amérique du Nord où les impératifs de la société marchande et de l’univers technocratique ont dissipé jusqu’à la conscience des contradictions, nous ont fait peu à peu perdre de vue «l’homme concret» fait «de chair et de sang», habité de rêves et de projets, mais aussi en butte à une existence incertaine et mutilée. En l’écoutant dans ce petit café de Montevideo, mon magnéto tout proche, je pensais au vieux Sartre, à Nizan, à Frantz Fanon, à cette tradition d’intellectuels critiques, tant présente il y a encore quelques années, et aujourd’hui si galvaudée et démodée, si oubliée.

Une pensée vivante

Dans les dires de Galeano, rien de vieillot ou d’anachronique, de nostalgique. Non plutôt une pensée vivante, en mouvement, emportée par les événements, mais aussi et surtout – c’est la grande différence — avide de les transformer. Comme si l’inévitable pouvait être subjugué, tout au moins défié, questionné, et comme si la parole en s’y affrontant, trouvait fonction et sens. Oui, c’est ce qui me semble avoir disparu chez nous, cette insolence et cette audace, cette croyance au pouvoir de la parole, à l’utopie qu’elle peut dessiner en son sillage.

L’envie alors de ne rien perdre de cette conversation, de cette entrevue menée il y a longtemps, à Montevideo, le 19 décembre 1988.

« (…) Tu vois, nous avions lancé une campagne contre le terrorisme d’État au temps de la dictature militaire, contre les enlèvements, les viols, les tortures, les assassinats. Et aujourd’hui, nous avons obtenu les signatures nécessaires. C’est ce qu’on célèbre. La démocratie, c’est cela : le droit que possède le peuple d’être le protagoniste de sa propre histoire, et non pas seulement le témoin passif de sa propre disgrâce. On entretient souvent une confusion entre la cérémonie formelle de la démocratie et la démocratie véritable, une confusion telle que le prix pour acquérir « la formalité démocratique » se paie de la condamnation du pouvoir civil à la peine d’impuissance perpétuelle. Face à un pouvoir militaire qui paraît une puissance invulnérable, on en vient à se résigner à ce que les militaires gouvernent, mais derrière le trône. Et c’est contre cela que les gens ont signé (…) »

« Nous vivons dans un système qui est sens dessus dessous. On veut nous faire croire – pour que la réalité ne nous paraisse pas irréelle — que la morale doit être immorale. Il nous faut ainsi accepter la loi de la peur comme la seule possible. Figure-toi qu’en Uruguay, 4 pesos sur 10 du budget national sont destinés aux militaires et à la police. C’est le pourcentage le plus élevé au monde si on se réfère aux pays qui ne sont pas en guerre. Et 4 dollars sur 10 reçus en Uruguay au titre des exportations, servent à payer les intérêts de la dette extérieure, une dette qui en grande partie a été contractée par la dictature militaire. En fait tout cela ne sert qu’à payer le bâton qui nous réprime et le luxe qui nous humilie. Pourtant la campagne des signatures en est la preuve, il y a en dépit de tout, une sorte d’obstination de la dignité (…) »

Ne pas rester impassible devant la douleur humaine
« Je ne crois pas à cette schizophrénie qui permet de séparer l’œuvre de la personne. Je ne crois pas non plus à l’objectivité de la parole humaine. Je prends parti, et je n’en ai pas honte. Il me semble que ce vieux poète nicaraguayen avait raison quand il me disait : « Ne te fais pas de soucis, tous ceux qui ont le culte de l’objectivité, en réalité ils ne cherchent pas à être objectifs, ils cherchent à être des objets, pour se sauver de la douleur humaine ». Et comme je ne veux pas me sauver de la douleur humaine, parce que c’est l’indispensable prix à payer pour avoir droit à l’allégresse humaine, je n’ai aucun intérêt à être objectif. Je conte des histoires depuis mon intériorité. Cela me réchauffe, réveille la même haine, le même amour que j’aimerais que mes paroles réveillent chez mes lecteurs (…) »

« La culture dominante est une culture qui fracture, mutile et écartèle la condition humaine. Elle sépare l’âme du corps, la vocation du travail, comme le discours public du discours privé, la raison du cœur. J’écris contre cela, essayant de ramasser ces morceaux épars, d’unir justice et beauté. Je ne pense pas qu’il y ait d’un côté la dénonciation de l’injustice et de l’autre la recherche du beau, ou alors le monde extérieur avec ses cris que nous entendons, et de l’autre les guerres intérieures et les tourments de l’âme. En moi aussi s’affrontent la liberté et la peur. Et la parole humaine trouve son sens quand elle contribue à ce que les gens puissent ré-intégrer leur personnalité fracturée. C’est en ce sens que ma parole est une parole engagée : parce qu’elle ne peut pas rester impassible devant la douleur humaine. »

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