vivre : PUISSANTE ENTITÉ de la gauche à la terre

Publié le 17 avril 2015

DESSIN MALCOLMPar Malcolm Reid

 

CETTE PUISSANTE ENTITÉ que nous appelons la gauche : elle a changé de centre autour de 2000. Je vais essayer de dire comment je vois ça.

C’est sûr que, du milliard de personnes (à peu près) qui forment la gauche, qui se réclament d’elle, chacune voit et définit les choses à sa manière. Il n’y a pas de pape pour trancher.

Mais il y a l’observation, il y a le flair. La gauche a changé souvent depuis la prise de la Bastille, et ces changements sont visibles. On les sent.

Durant le vingtième siècle, le centre de la gauche était : les travailleurs. Étaient de gauche ceux qui prenaient le parti des travailleurs, qui travaillaient à les sortir de la misère. Je dis travailleurs pour être le plus général possible. Mais le philosophe de la gauche, dans le siècle où nous avons été enfants, c’était Karl Marx. Et nous savons combien Marx mettait l’accent sur la production en usine. Nous savons combien il affectionnait le mot prolétaire. Pour lui, les ouvriers, les prolétaires, peu organisés à la veille de 1900, beaucoup lus organisés à la veille de 2000, n’étaient pas juste des individus. Ils étaient une réalité, un tout. Ça s’appelait le prolétariat.

Ce serait narquois de dire que Karl en a fait un dieu. Néanmoins, quatre grandes générations de gauche prenaient ce mot comme point central de référence, de jugement, dans leur vie.

Ce n’était pas l’humanité, le prolétariat, c’en était seulement une partie. Mais cette partie allait façonner le tout. Cette partie était le noyau de l’avenir.

Le vieux Marx a encore beaucoup à nous apprendre sur la façon dont la société fonctionne. Des mouvements inspirés par lui ont changé la face du monde entre 1899 et 1999, même leurs gaffes font partie de l’épopée. Les luttes de cette phase, ces 1917, ces 1948, ces 1968, restent comme le socle de nos luttes d’aujourd’hui.
MAIS QUEL EST, pour notre gauche à nous, le centre qui fait sens? Qu’est-ce qui est le plus chargé de sens pour les étudiants dans la rue? Pour les paysans cueilleurs de caoutchouc au Brésil? Pour les femmes contre la violence? Que défendons-nous?

Il me semble que c’est la terre. Je résiste à la majuscule. La terre, troisième planète du soleil, notre caillou physique et biologique, notre caillou habité. Habité et, un tout petit peu, humanisé.

La gauche de 2020, donc, sera une gauche écologique, et les efforts pour faire s’entendre les humains, de culture en culture, de génération en génération, de sexe en sexe, se feront avec le mot terre. Car nous savons maintenant qu’il n’est pas écrit que la terre est un endroit vivable pour nous. Il faut la vouloir telle. Il faut la créer telle. Il faut s’arranger pour qu’elle le reste.

Ce sera ardu, on le pressent. Naomie recevra des grenades. Nous marcherons beaucoup. Les bélugas dans la baie de Cacouna lutteront pour donner naissance à leurs bébés.

ALORS NOTRE MYTHOLOGIE commence à s’accorder avec cela. Les humains vivent toujours avec une mythologie — une ou plusieurs, non? Let us compare mythologies. Aujourd’hui, nous avons tendance à puiser dans les vieilles mythologies les éléments qui nous rappellent que nous sommes terriens. Que cette terre nous donne des choses. Que nous devons lui en donner en retour.

Même la vieille mythologie dominante de notre Occident, une Bible réputée machiste, une Bible réputée exploiteuse, a de beaux mots pour la terre dans ses premières pages. Et la terre était vide, et sans forme. Qu’est-ce qui pourrait être plus mystérieux et digne d’envoûtement, de awe, que d’être sans forme? Einstein devait penser à ce passage de temps en temps. Et Magellan. Ce qui est sans forme est couvert et caché, et il faut essayer de le dé-couvrir.

Il n’est pas nouveau que des humains adorent la terre, qu’ils fassent des efforts pour elle, un peu craintivement. Il y a eu plein de cosmogonies avant la Bible. Dans les Andes de l’Amérique du Sud, aujourd’hui, les peuples amérindiens, Quechuas, Aymaras, nomment la terre la Pacha Mama, et font des offrandes à elle. (Le soleil est l’élément mâle dans cette cosmogonie.)

Une artiste du Lac Sergent, au nord de Québec, Johanne Normand, a fait une œuvre remarquable au printemps 2014. Et cette œuvre est devenue le décor permanent d’une vitrine du CRAC, un marché d’aliments naturels dans mon quartier. C’est une femme formée de feuilles, avec cheveux en vignes, mains d’or, visage brun-pâle, lèvres d’un rouge presque noir, assise dans une prairie ou un bois. Elle est seule. Ses yeux sont clos, ou presque clos, ses seins sont enveloppés de pétales de lys-tigré, son ventre est rond, très rond. Elle est jeune, mais mature. Elle est à la veille de donner naissance, et sous de son ventre, ses mains tiennent un lotus qui est comme un lange pour recevoir le bébé qui va sortir de son sexe. Elle ne semble demander d’aide à personne. Elle dégage une puissance, beaucoup plus qu’une vulnérabilité. Elle est.

Et en bonne allégoriste, Johanne Normand a entouré son personnage d’écriteaux sur écorce de bouleau. TERRE MÈRE. MOTHER EARTH. TIERRA MADRE. PACHA MAMA. GAÏA.

CETTE DERNIÈRE APPELLATION vient de James Lovelock, un philosophe scientifique des années 70, qui l’a puisée dans un mythe grec. Pour Lovelock la terre est un organisme vivant, presque une personne. Je viens de lire un autre philosophe scientifique, Peter Godfrey-Smith, qui dit que non, la terre n’est pas un organisme. Mais elle pourrait montrer un phénomène de type organique, comme un arbre qui se sert des fourmis qui le mangent pour se protéger contre d’autres dangers, et prolonger sa vie.

Ça me donne le goût de communiquer avec ma planète, comme Johanne Normand. Je veux donner à boire à la terre, Quechua-style : «Pacha Mama! Un peu de vin encore?»

 

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