L’église

Publié le 17 avril 2015
dessin de Marc Boutin
dessin de Marc Boutin

S’il y a une église que je n’oublierai pas, c’est bien celle-là. Lorsqu’un vent malicieux m’envoie paître ailleurs (par «ailleurs», entendre à une distance de plus de 5 kilomètres de la bibliothèque Gabrielle-Roy), je deviens vite mélancolique et mes pensées se dirigent d’elles-mêmes vers l’arrondissement de La Cité, sorte de nord magnétique, mon étoile polaire. La première image qui me vient en tête n’est pas le Château, ce n’est pas le Concorde, encore moins le Parlement. Je la vois, elle, l’immense église Saint-Jean-Baptiste, dans la splendeur de son axe est-ouest, gardienne tranquille du faubourg, en équilibre sur le coteau Ste-Geneviève et dont le parvis donne sur la petite rue Deligny.  Je n’y peux rien, c’est comme ça. Non pas qu’elle en jette particulièrement, cette église, mais elle a sur ma psyché une douce emprise qu’aucun Phare de ce monde ne parviendra à atténuer. Souvent encore, dans mes rêves, je sens sa présence qui veille sur la scène où l’action se déroule. Je suis en pleine jungle, pourchassant un anaconda, une sarbacane à la main, et je le vois soudain, enroulé autour de l’inaccessible clocher. Je suis à Thunder Bay, dans un pit-stop à dix-huit roues. Je discute avec sœur Angèle en attendant mon café qui coule de la machine. Elle me montre un coton ouaté qu’elle a remarqué et me demande si ça lui irait bien. Je me rends compte qu’en réalité nous sommes dans le vestiaire du Faubourg à l’arrière de l’édifiante catholique.

 

Écolier, elle était pour moi le monstre de pierre, sa majesté les cloches, ce bienveillant mastodonte dominant la cour d’école juste à côté, si grande qu’on attrapait des torticolis à vouloir regarder sa flèche pointant le soleil. Elle nous accueillait à la rentrée et nous nous sentions en sécurité avec elle, véritable surveillante des récréations. Aurais-je fait plus de coups pendables sans elle pour contenir ma hardiesse ? Sans l’ombre d’un doute. Dois-je m’en confesser, j’ai été plus souvent dans son sous-sol que dans sa nef (bureaux de vote, partys de finissants au primaire, rendez-vous d’artisans, radiothons : ça brasse dans la cave !) et, étant destiné aux limbes dès mon plus jeune âge, j’y ai plus souvent bu une bière que j’y ai laissé fondre une hostie sur mon palais. Je n’en demeure pas moins bienheureux. Je n’en demeure pas moins un de ses fidèles.

 

Lorsque le printemps s’installe pour de bon, face au soleil couchant, je ne connais pas un meilleur endroit pour manger un sandwich avec ses amis que sur ses marches de pierre. La fringale terminée, on se lève et on joue un peu au aki pour faire passer le pastrami. La statue de Jésus est là, les bras ouverts, l’air de dire « allez, quoi, faites-moi une passe ! » On a sonné les vêpres et, comme l’air est bon, quelques fumeurs viennent nous rejoindre. Après avoir ainsi tâté le bonheur un bon moment, on se dit que notre attroupement est certainement considéré comme illégal par le char de police qui vient de ralentir sur St-Jean et nous nous dispersons tranquillement dans le quartier pour préserver le salut de notre âme. Ah men !

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