Terrorisés

Publié le 13 mars 2015

Par Gilles Côté

«Tout aujourd’hui, dans les idées comme dans les choses,
dans la société comme dans l’individu, est à l’état de crépuscule»
Victor Hugo, 1835

1526933060Au matin du 7 janvier 2015, c’est avec une grande stupeur que je visionnais les images de l’attentat meurtrier, survenu à Paris, perpétré contre le journal satirique Charlie Hebdo présentées sur RDI. Tous ces créateurs et membres — dont ce cher Wolinski — assassinés par des tueurs endoctrinés issus d’un extrémisme religieux se réclamant de l’Islam.

On savait depuis quelques temps que les tenants de cette idéologie propre à l’état islamique(EI) pouvaient être très dangereux avec ces exécutions d’otages présentées froidement sur internet et évoquées dans les médias. On ne parlait que de terreur, de « terrorisme », surtout depuis les attentats contre le World Trade Center en 2001. Terrorisme et terreurs: l’enjeu de notre temps provoqué, diront certains, par l’Occident lui-même, notamment depuis la guerre du Golfe et l’invasion de l’Irak. Et cela initié par Bush père et fils. Et André Malraux, au siècle dernier, qui proclamait que le XXIe siècle serait religieux ou ne serait pas…

C’est alors que je me suis souvenu du penseur « marxien » Henri Lefebvre, surtout de son livre s’intitulant La vie quotidienne dans le monde moderne, publié en 1968. Dans cet essai, très critique de la «modernité» de l’époque, Lefebvre suggérait que nous vivions dans une « société terroriste », car obnubilée par les diktats d’une consommation pesant sur la quotidienneté, la quadrillant en harcelant nos consciences, nos choix de vie. Nous subirions ainsi un « dressage social à la consommation » comme l’a, aussi, proclamé Jean Baudrillard en 1970. Et cela, dans un « spectacle » permanent se jouant de nous.

D’une part, un intégrisme religieux issu d’une caste d’illuminés qui endoctrinent les consciences et d’autre part, la pesanteur d’une consommation effrénée orientant perfidement nos désirs. Je me suis dit en suivant les reportages sur l’attaque contre Charlie Hebdo : « Peut-on percevoir une adéquation ou une similitude entre ces deux terreurs ? » Le groupe état islamique et notre démocratie formelle capitaliste ont-ils des points communs en cela qu’ils orientent les consciences ? Représentent-ils deux formes, évidemment très distinctes, d’un conformisme finissant par la destruction, la mort, sinon la bêtise ?

En démocratie formelle capitaliste, nous pouvons nous distancer — par la culture, philosophique, littéraire ou autres — de ce qui nous est fortement proposé et cela, malgré la tyrannie stupide du harcèlement publicitaire et autres faux-semblants qui nous vampirisent, alors que dans l’intégrisme religieux, l’extrémisme empêche totalement la distance critique à l’expérience de s’instaurer, de s’assumer. Mais je pense que, malgré nos relatives libertés extérieures et intérieures, la société capitaliste « terroriste » peut finir par avoir raison des consciences en les manipulant froidement grâce à une ingénieuse instrumentalisation qui nous transforme, parfois, en d’étranges pantins unidimensionnels qui n’ont plus rien d’humain…

Serions-nous ainsi en présence de deux terrorismes, l’un profond et violent et l’autre, plus soft, plus cool mais tout aussi pernicieux ?

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