L'itinérance au féminin (première partie). L'émouvante histoire de Francine

Publié le 15 décembre 2014
Francine Gingras, survivante de la rue, photographiée dans son logis. Photo: Gilles Simard
Francine Gingras, survivante de la rue, photographiée dans son logis.
Photo: Gilles Simard

Par Gilles Simard

Francine Gingras, mère de trois grands enfants, aura vécu pendant plusieurs années un vortex d’itinérance aussi extrême que spectaculaire, tant dans le plein-jour des rues les plus animées que dans les recoins les plus sombres et les plus crades de la capitale. Maintenant plus stable et en voie de se rétablir, Francine a rencontré Droit de parole dans son appartement de l’immeuble Sherpa.

Avec ses grands yeux sombres piqués d’étincelles et cette gouaille qui la caractérise, Francine Gingras s’exclame, comme pour résumer d’un coup toute son errance : « Hé, là ! Ma mère meurt, puis à quelques mois d’intervalle, la police m’apprend que mon fils aîné Max est considéré comme disparu. Comment voulais-tu que je réagisse, moi ? Déjà que j’avais fait des psychoses avant. Déjà que j’avais entendu des voix. C’était assez pour me faire capoter », de compléter la femme dont la voix basse et un peu rauque vibre d’une indignation et d’une colère encore toutes fraîches.

De la petite vie pépère à l’itinérance

À la fin des années 90, alors qu’elle menait jusque-là une petite vie bien rangée dans une maison de Petite-Rivière- Saint-François — un endroit propret où elle recevait ses enfants et donnait des cours de planche-à-neige —, Francine décide un bon jour de laisser son chum et d’aller vivre à Québec. « C’était une erreur, reconnait-elle volontiers. En fait, je voulais aller retrouver ma fille Amy, et je m’imaginais que dès mon arrivée, j’allais trouver une job et que tout allait redevenir comme avant. »

Hélas, les choses ne se sont pas passées ainsi. D’une année à l’autre, d’un coûteux déménagement à un autre, Francine éparpille ses vêtements, sa vaisselle, ses effets personnels, ses meubles et, plus grave encore, son estime d’elle-même s’effrite aussi vite que sa crédibilité déjà passablement amochée. « Ça allait continuellement en dégénérant, dit-elle. Je prenais de mauvaises décisions, je rencontrais de mauvais amis et petit bout par petit bout, je m’isolais, je m’enfonçais davantage. Ma famille ne voulait plus me voir, ni mes anciens amis. »

Survivre à l’indicible

Au fil du temps, à force de tourner en rond et d’aller de déboires en déconvenues, Francine connaît des séquences de psychose et de délire entrecoupées de dépression. « Là, dit-elle, j’ai commencé à décrocher tranquillement de la réalité. Oui, je savais ce que faisais, mais autour de moi, sur la rue, je ne reconnaissais personne, à part mes fils Max et Joe. C’était horrible.

Même si je ne consommais qu’à l’occasion, j’entendais les voix des gens de ma famille qui me faisaient des reproches. Ma sœur, ma marraine. Pendant un temps, j’ai pensé qu’on allait vers l’Holocauste et je me suis mise à apprendre l’allemand. C’est dire ! »

Vers 2009, sa mère, qu’elle aimait tant, décède. Quelques saisons plus tard, la police lui apprend que Max, son fils aîné, est porté disparu. « Ça n’arrêtait pas, s’exclame la femme, les yeux voilés et la voix tremblotante. Juste de repenser à tout ça, j’en ai des frissons partout. Comment j’ai pu faire ? »

Désemparée, isolée, désormais sans ressources et sans domicile fixe, devenue hyper méfiante, hyper vigilante et parano par moments, harcelée physiquement, sexuellement et moralement par des voisins ou de pseudos amis mal intentionnés, Francine Gingras commencera alors à faire la navette entre la Haute-ville et la Basseville pour s’établir presque définitivement sur la rue St-Jean et ses alentours.

Ici, Laurent (prénom fictif ), un travailleur de rue de la Basse-ville, explique que ses services auraient bien aimé établir un contact avec celle-ci, mais qu’elle bougeait tellement, que ça devenait impossible. « Nous la connaissions, dit-il. Mais, elle était hyper-méfiante et continuellement en mouvement. Aussi, elle recelait quand même une certaine dose d’agressivité, ce qui rendait notre démarche d’approche encore plus difficile. »

L’enfer de la rue

« Le premier du mois, commence Francine, j’allais chercher mon chèque en bas, puis je partais m’acheter du linge au Château ou ailleurs… Je mangeais chez Ashton, au Commensal, chez les Soeurs « Mallette » et à tous les jours, j’allais chercher du stock à Lauberivière. De temps à autre, j’allais prendre une douche au Centre Lucien-Borne, ou j’allais au resto Le Hobbit pour me laver les pieds, boire un verre d’eau. Eux-autres, ils m’ont toujours laissé faire. Du monde gentil… Comme beaucoup de commerçants de la rue St-Jean qui m’aidaient à leur façon. J’étais toujours tirée à quatre épingles, poursuit Francine Gingras. Et je restais très polie avec les flics, c’est pour ça qu’ils m’ont laissé faire si longtemps. Ils m’ont quand même donné pour 2 000 $ de tickets, mais je restais fine avec euxautres. Pour dormir, continue-t-elle, neuf fois sur dix, je couchais dehors au squat de la falaise et puis, très très rarement, j’allais chez des connaissances. »

Comme si j’avais été transparente

« Mais la rue, enfile d’un trait la sexagénaire, j’vais te le dire, c’est vraiment l’enfer que j’ai vécu. J’ai gelé, j’ai eu faim, j’ai eu soif, j’ai eu peur, j’ai gémi, j’ai prié, j’ai braillé, c’était comme si les gens ne me voyaient pas. C’était comme si j’avais été transparente. Des fois, le soir, je disais au vieux Dan, mon compagnon de banc, sur St-Jean : Voyons donc ! Est-ce que je rêve ? Est-ce que je suis vivante ou morte ? Est -ce que ça va durer encore longtemps ? Pourquoi personne ne vient m’aider ? Pourquoi personne de ma famille ne vient me ramasser ? Ils devaient me prendre pour la petite fille aux allumettes… ou bien pour La Charlotte, » conclut-elle en haussant les épaules.

Pour Patricia Bougie, directrice des services cliniques à Pech, le cas de Francine est vraiment exceptionnel : « Normalement, dit-elle, les cycles d’itinérance sont de quatre ou cinq ans. Nos gens ont des problèmes de consommation et nos services finissent par les connaître assez vite. Ici, il faut voir que Francine ne consommait pas et qu’elle était toujours en mouvement. En même temps, d’ajouter Patricia, à cause de ses valeurs, de son passé, de ses croyances, elle avait beaucoup de difficultés à demander de l’aide. À recevoir. » Par ailleurs, tout en déplorant le manque de ressources pour les itinérantes, particulièrement à la Haute-ville et en région, madame Bougie avertit que nous allons voir de plus en plus de cas dans la tranche d’âge de Francine.

Le sinueux chemin de la « rédemption »

Un jour, en plein été, Francine est arrêtée puis écrouée à la prison des femmes. « Là, dit-elle, je n’avais plus de souci à me faire. J’avais un toit, de quoi manger. Mon taux d’angoisse a radicalement baissé. Puis, on m’a transférée à Robert-Giffard, un bien mauvais souvenir. » Peu après, la dame arrive à la maison d’hébergement de Pech1, rue St-Luc.

« Là, les gens ont pris soin de moi. Marie- Claude, Jimmy… J’étais entourée de douceur et je pouvais songer à refaire ma vie. Puis, en décembre 2013, j’ai eu la chance d’avoir un petit logement subventionné, ici, à l’immeuble Sherpa. Tout un changement d’avec la rue ! »

À partir de là, l’ex-itinérante n’aura de cesse de s’impliquer dans toutes sortes d’activités (bénévolat, accueil, chorale, ateliers d’écriture de poésie, spiritualité, etc.) et elle ira même jusqu’à démarrer un petit groupe de marche. « Je veux que mon cerveau demeure alerte, dit-elle, en lien avec ses nombreuses activités. Et faire du sport, marcher, ça ne me fait plus peur », rigole celle qui est demeurée dans une belle forme physique malgré ses nombreux déboires.

Au menu, l’espoir

Faisant allusion au personnel de Sherpa, Francine ne tarit pas d’éloges : « Des gens biens, à l’écoute, Bianca, Claudie, Lydia, des pros, avec qui c’est plaisant de travailler à se reconstruire. » Ici, elle évoque rêveusement son avenir : « J’ai encore de l’espoir… En fait, je voudrais juste que la vie soit un peu plus clémente avec moi. Et puis, j’aimerais ça me trouver une nouvelle passion. Et aussi, pourquoi pas, rencontrer un compagnon, pour écouter des films, prendre des marches, se faire de bonnes bouffes, finalement, vieillir tranquillement ensemble. Et j’aimerais ça, aussi, que mes enfants viennent me visiter de temps à autre », ajoute celle qui demeure toujours sans nouvelles de son fils aîné. « Là-dessus, dit-elle, c’est certain que je voudrais savoir ce qui est vraiment arrivé avec lui. »

Autrement, parlant de la maladie mentale, Francine a cette formule colorée : « Ce n’est pas que ça soit si complexe que ça la maladie mentale, mais c’est souffrant en titi ! » Enfin, si elle avait un seul conseil à donner à une personne vivant la même situation qu’elle, ce serait celui-ci: «N’attendez pas, laissez la fausse pudeur de côté et allez chercher de l’aide, ce ne sont pas les ressources qui manquent. »

 

1- Pech : Programme d’encadrement clinique.

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