Renauderie. La poubelle

Publié le 16 octobre 2014
Illustration Marc Boutin
Illustration Marc Boutin

Par Renaud Pilote

Curieux comme tous ne voient par la poubelle du même œil. Pour l’ado en crise, elle est ringarde, hypocrite (le monde est devenu un vaste dépotoir anyway), moralisatrice, bref : bonne à flamber. Pour l’itinérant, elle est source de revenu, de chaleur, elle est cette amie qui l’attend nuit et jour au coin de la rue. Pour l’éboueur, elle est routinière, inodore et toujours trop pleine. Pour l’étudiant en sciences sociales, elle est la surconsommation, la corne d’abondance et est surtout très économique. Pour le maire, elle est le symbole de sa réélection et c’est une alvéole essentielle dans le poumon de sa ville. Pour la mère, elle est la principale raison pour laquelle les pique-niques au parc en famille sont possibles, littéralement. Pour la radio, elle est sa honte, son fond du baril, sa liberté, son cancer. Quant à l’homme d’affaires pressé, elle est pour lui facultative et si elle n’est pas devant lui à la seconde, elle n’existe tout simplement pas.

Mais cette poubelle qu’en général on ne remarque dans le décor que si on la cherche pour s’en servir, je serais tenté de dire qu’on la tient parfois trop pour acquise. Imaginons avoir été contraints d’enlever les poubelles du centre-ville pour, disons, un après-midi, sorte de Journée sans ma poubelle impromptue. Sans trop le voir venir, nous ressentirions à la suite d’une barre de chocolat (innocemment achetée) une pointe d’inquiétude, un chatouillement de panique jumelé avec, en bouche, un petit goût de n’y-revenez-pas. Le déchet à la main, nous continuerions notre conversation de pause Kit-Kat comme si de rien n’était, jetant des regards furtifs aux alentours, incrédules à l’idée « qu’elles » aient toutes disparues. Avoir été seuls, nous ne nous serions pas trop posé de questions : d’un coup de pied, nous aurions envoyé au diable cette boulette d’aluminium dans une ruelle sombre; mais la ville est moderne (caméras de surveillance, présence policière massive, etc.) et l’interlocuteur est justement un écolo formé à la bonne école… Ce papier froissé, nous sommes malheureusement collés avec, dans la poche arrière de nos jeans. Il y a pire, j’en conviens, mais ce serait tout de même un moment un tantinet dégueu.

Deux heures plus tard cependant, nous constaterions que notre peur de représailles n’avait été qu’une chimère personnelle découlant d’une naïveté risible, car l’accumulation d’ordures fraîches sur les trottoirs s’avèrerait flagrante. Les citadins n’auraient pas perdu de temps à s’adapter à leur nouvel environnement. Des monticules multicolores s’étant formés ici et là, des gommes à mâcher sous les semelles s’étant engluées sans crier gare : « Rebutant ! » nous dirions-nous, navrés. Et cette odeur, qui ne ferait qu’empirer…

Laissons là ces vaines rêveries. Nous avons assez de cauchemars à gérer concernant la gestion des déchets à l’échelle mondiale pour songer à une Place Jacques-Cartier sans poubelles municipales. Les poubelles sont là, elles ne partiront pas. C’est bien la dernière chose que nous chérirons, en fait, lorsque le fleuve débordera de plastique. Nous nous réfugierons alors (l’ado, l’itinérant, l’éboueur, le maire et cie) sur les Plaines pour assister au spectacle, la paille au bec et les pieds dans l’herbe tendre, non loin d’une poubelle verte.

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