La rentrée littéraire à Québec

Publié le 15 septembre 2014

Par Michaël Lachance

 

L’automne, c’est la saison littéraire. L’odeur des
feuilles humides qui jonchent le sol des heureux qui
ont « encore » des arbres. Le vent frais, les enfants qui
crient à pleins poumons dans les cours d’école, les
fenêtres qui se ferment avant l’hiver, les filles qui se
rhabillent, les gars qui se promènent avec des manteaux
grands ouverts, avec pas de tuque, ni foulard;
à Québec, à l’automne, c’est la saison pour se vautrer
dans les couvertes chaudes, boire une verveine sous
une lumière feutrée, pour partir ailleurs, on ne sait
où, ni comment, ni pourquoi, les auteurs, eux, jettent
des images, des idées, des histoires, pis on gobe ce que
l’on veut, pourvu que l’évasion en vaille la peine. Tout,
à l’automne, participe au recueillement, pis ça donne
le gout de lire. Les nuits sont plutôt frettes, mais les
jours sont encore un peu chauds. Il s’agit au préalable
d’avoir des contacts auprès des libraires (pour l’heure,
aussi rare que de se retrouver sous le pas d’un cheval
sur Saint-Vallier O.), pour dénicher les trois romans qui
occuperont quelques soirées…


Ces trois titres de romans ont retenu notre attention :
L’angoisse du poisson rouge, Mélissa Verreault (La peuplade),
Je suis là, Christine Eddie (Alto) et Même ceux qui
s’appellent Marcel, Thomas O. St-Pierre (Leméac).
Pour la rentrée, l’écrivain de Québec, Christine
Eddie, soumet un troisième roman, Je suis là. La lauréate
du prix Senghor et du prix France-Québec, pour
son premier roman Carnets de Douglas, récidive avec
un roman court et intimiste. L’histoire « vraie » est
campée dans un Shédiac tissé serré (euphémisme).
L’auteure, née à Paris, mais qui grandit en Acadie,
explicite d’une manière sensible à propos des liens
étroits qui surgissent parfois inopinément, des petits
« big bang » qui entrechoquent le destin du personnage,
a priori, qui n’a rien de commun. D’une brillante
façon, l’auteure ironise, comme ici, avec le mot « c(h)
oeur », qui évoque sans conteste la chorale, les destins
croisées fortuitement et qui obligent les cœurs à laisser
la raison pour se blottir ensemble dans un même
inconfort, ce qui a l’heur d’ouvrir toutes grandes les
portes à moult quiproquos. Avec un humour subtil,
léger et profond, l’auteure écrit : « Je mets quiconque
au défi de trouver une différence entre Saint-Basile,
Ottawa, Poitiers, Montréal, Campbellton, Moncton et
Shédiac lorsque vient le temps de se serrer les coudes.
Je suppose qu’il faut partout un big bang pour que les
coeurs se dilatent et que le regard se dirige au-delà du
seuil de sa propre entrée. » Ça joue du coude dans
ce récit, une chose certaine, si vous comptez partir
en voyage, aussi bien acheter tout de suite les deux
premiers romans de l’auteure, car vous ne ferez pas
la distance entre Québec et Montréal. La plaquette
se dévore d’une bouchée.
Parlant de choeur, de choral, l’écrivaine de Québec
Mélissa Verreault fait également don à la littérature
québécoise d’un troisième roman, L’angoisse du poisson
rouge, chaudement applaudi un peu partout. Son
roman choral est un effort ambitieux, sérieux, même
si l’histoire semble sortie tout droit d’un roman de
William Burroughs (Naked Lunch). D’ailleurs, voici
un résumé synthèse qui vous donne envie de nourrir
prestement des poissons et/ou de retourner à la plage
d’Ogunquit pour jaser avec la mer :
Certaines phrases laissent plutôt à désirer, car elles
n’évoquent absolument rien « (…) les membres raides
comme le phallus d’un adolescent amoureux pour
la première fois ». Or, bien qu’on soit irrité ici et là
par des passages qui auraient sans doute pu sauter à
l’édition, c’est un roman qui se lit bien, l’histoire est
ludique, même si les personnages sont pratiquement
tous des caricatures, ou des références insignifiantes
à la culture populaire (Emmanuelle, Fabio, ne manquait
que Tito, un acteur XXX redoutable pour toutes
les zones érogènes du corps humain). Du reste, détrompez-
vous, c’est un livre de chevet qui ornera mon
automne, surtout les jours de pluie. Car l’auteur sait
raconter, et bien que certaines maladresses étonnent,
c’est un livre qui se dévore tout cru, sans mâcher.

Thomas O. St-Pierre sent la soie, l’enfant né dans la
pourpre, tel un porphyrogénète byzantin qui doute et
se questionne sur la marche du monde, la sienne, celle
de ses semblables. Le roman de Thomas O. St-Pierre,
Même ceux qui s’appellent Marcel, rappelle drôlement
le premier roman de Charles Bolduc, à la même adresse.
Si le rapprochement saute aux yeux à la première
lecture, cela n’enlève rien à ce petit Xavier Dolan en
moins gueulard, mais tout aussi vif et lucide, bourré
de talent et d’humour. Si la première lecture ne fut pas
sans effort, car l’auteur y pose souvent des réflexions
superficielles, puériles et anodines, du point de vue de
la forme, nous sommes devant quelque chose comme
un très bon écrivain. Pour cela, une seconde lecture
s’est imposée, on laisse un peu l’histoire de côté, pour
apprécier davantage la plume sensible, jolie et jamais
alambiquée. C’est avec impatience qu’on attend son
deuxième effort.

 

 

 

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