Droit de parole a 40 ans

Publié le 15 septembre 2014

DESSIN  MALCOLM

Par Malcolm Reid

Notre journal a quarante ans. Il fête, il célèbre — et il a besoin de sang neuf, il a besoin de jeunes. Ce qui me fait penser à Vital…

J’ai rencontré Vital Barbeau assez tôt après mon arrivée à Québec avec mon épouse Réjeanne, en 1969. J’étais correspondant du Globe and Mail, et le Québec était en ébullition. Il fallait couvrir ça! Et pour ça, il fallait faire connaissance avec la jeunesse, avec les cégépiens. Car l’époque des Kennedy, Trudeau, Jean Lesage, commençait à céder le pas à l’époque des étudiants en révolte, à travers l’Occident. La plupart des journalistes au parlement n’avaient aucun contact dans ce monde, mais moi je pensais savoir comment m’y prendre.

Vital était sur les marches du Château Frontenac. « La boisson coule à flots, marmonnait-il, ils choisissent un nouveau chef pour l’Union nationale, mais que savent-ils du peuple? Rien! Ils s’en fichent. Il s’agit de se remplir la poche, c’est toute. »
Le reporter du Globe aborde ce jeune organisateur de mouvements de jeunes. À travers lui j’ai découvert le CÉGEP de Limoilou, le plus agité de la région. Dans son travail d’animation des étudiants à

Limoilou, Vital avait un comparse, Gilles Simard. À ce CÉGEP un soir, Réjeanne et moi avons vu une performance du Théâtre Euh! Du théâtre brechtien, protestataire, très dur pour les politiciens qui se fichaient du peuple. Dans cette troupe, je rencontre bientôt le couple Marc Boutin et Marie-France Desrochers, et ensuite c’est la chansonnière féministe Marie Leclerc, tous militants du large mouvement populaire de cette ville que j’ai souvent visitée, souvent explorée, mais jamais comme nous la découvrons maintenant!


On a été happé par quelque chose, Réjeanne et moi. Réjeanne commence à travailler à l’Association Coopérative d’Économie Familiale (ACEF), et nous commençons à élever une famille à Québec. Et nous entendons autour de nous des bruits comme :
« On n’a pas vraiment une bonne couverture dans la presse straight, hein? Faudrait peut-être fonder notre propre presse. »
Et c’est ainsi qu’a été fondé Droit de parole en 1974. Dans le local du Comité des Citoyens, sur la rue du Roi. Vital était de l’aventure, et bientôt Gilles Simard aussi, et Marc Boutin, et Marie Leclerc. (Chers lecteurs et chères lectrices, vous lisez encore ici la fringante prose de Gilles. Celle de Marc aussi.) Moi je n’étais plus du Globe, j’étais auteur de livres, mais je faisais des articles occasionnels. M’essayant bravement en français!

Le journal était un mensuel, au début il comptait sur les mouvements pour écrire leurs propres reportages. Petit à petit, cependant, il s’est donné un rôle plus général. Il est devenu le journal de gauche de la ville de Québec.

C’est notre ancre, notre identité

Appuyé par les mouvements, subventionné comme journal communautaire, Droit de parole s’est spécialisé dans l’urbanisme, dans les luttes spécifiques. Nous avons vécu dans un temps où le Parti québécois est arrivé au pouvoir, et a été défait, plusieurs fois; et où le peuple a voté sur l’indépendance à deux reprises. Mais c’est drôle à dire, nous n’avons jamais vraiment débattu de la question nationale, ou de la relation entre indépendance et socialisme, ou des questions les plus hot de la gauche québécoise. Même si une certaine sympathie souverainiste était présumée tout le long. Pourtant, nous avons discuté des luttes politiques de l’Afrique, du Salvador, du Nicaragua, du Venezuela, du Pays basque. Et nous avons écorché l’empire américain, quand Reagan est venu à Québec, et lors du Sommet des Amériques. Nous avons été altermondialistes.
Cette règle non-partisane a peut-être protégé le journal, parfois. À l’époque où les groupes M-L ont vécu leur essor dans la gauche québécoise (1975-1985), Droit de parole pouvait avoir des lecteurs, des collaborateurs, proches du PCCML, d’En Lutte, de la Ligue, mais il a choisi de ne pas adhérer à cette mouvance. De rester d’une gauche pluraliste, non-définie, open. D’autres groupes ont éclaté sous la pression. Droit de parole n’a pas éclaté.

Et maintenant?

Maintenant, l’alliance des mouvements qui nous a appuyé est affaiblie. Une génération ou deux nous ont rejoint. Les mentalités ne sont pas les mêmes. Droit de parole peut-il vivre un autre quarante ans? Personnellement, je crois que oui. Et je crois que la deuxième grande ville du Québec — la capitale du Québec — a besoin d’un journal de gauche.
Mais il y a des conditions, ne pensez-vous pas? Voici mes idées à moi.

La première nécessité c’est que Droit de parole parle d’une gamme de sujets plus variée, plus complexe, plus subtile. Qu’il s’écrive avec plus de verve, de beauté, de professionnalisme, et qu’il se tourne plus vers la culture et les débats d’idées, inaugurant une section culturelle riche, et une section sur l’écologie aussi. Et mette un personnage culturel sur sa page couverture souvent.

La deuxième nécessité c’est qu’il se donne une nouvelle structure, un nouveau plan d’affaires, qu’il accepte de chercher des mécènes et des annonceurs, qu’il se protège contre l’effritement de son actuelle « gang d’amis » et contre la coupure de ses subventions.

Et la troisième nécessité, c’est que Droit de parole se situe par rapport à l’internet, le Web, la Toile, l’univers communicationnel actuel et de demain. Qu’il ait un site web du tonnerre, qui est plus que le journal, qui est le complément du journal.

Je nous dis bravo. Je nous dis go.

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