Une histoire populaire: la place Jacques-Cartier

Publié le 11 mars 2014

Par François G.Couillard

Alors que toutes les bouches salivent à la perspective d’y construire de luxueux condos, il est plus urgent que jamais de rappeler l’importance historique majeure de Place Jacques-Cartier. Il s’agit d’un lieu symbolique de délibérations enflammées, d’assemblées survoltées, de réunions houleuses, bref, de la démocratie en marche. Au moins 3 épisodes de démocratie directe eurent lieu à la Place Jacques-Cartier : la grève sauvage de 1878, les émeutes de 1918 et les consultations publiques du Rassemblement Populaire en 1990.

Puisque les maîtres sont décidés à y ériger une tour à condos de 16 étages, avant l’irréparable, profitons-en pour faire un rappel historique.

Les consultations publiques

C’est toute une surprise qui se produit aux élections municipales de 1989. Le parti classé deuxième dans les sondages, le Rassemblement Populaire, prend le pouvoir. À sa fondation, le parti met de l’avant des idées « de gauche », en proposant notamment de « défendre les intérêts des travailleurs par une gestion socialiste de la ville ». Rien que ça.

Qui se souvient de l’enjeu principal des élections, la Grande Place? Il s’agit d’un projet de centre d’achats payé par les contribuables comprenant un train, une autoroute souterraine, deux hôtels, des centaines de condos et des milliers de stationnements. Le prix est estimé à 300 millions, le vrai montant étant probablement 3 fois plus élevé.

Le parti de l’opposition, le Rassemblement Populaire (aussi appelé Raspop ou juste RP), fustige le projet et ne tarit pas de critiques contre le Parti Civique. Il dénonce la déshumanisation du quartier Saint-Roch, l’expulsion de ses habitants et habitantes par une longue valse-démolition et l’accaparement de bâtiments par des spéculateurs véreux, pressés à faire la piasse. Laurent Gagnon, un promoteur précurseur de GM Développement, profite du contexte morose pour acheter les édifices du quartier pour une bouchée de pain tout en enfournant les subventions avec la complicité de la mairie.

En gros, la Grande Place est un formidable éléphant blanc saupoudré de dilapidation généreuse de fonds publics et d’une pincée de népotisme, comme L’expliquait Réjean Lemoyne : « Le trou de la Grande-Place, déchirure béante au coeur de la ville, sert de cimetière aux fantasmes de notre première génération de planificateurs sans âme. »

Pourtant, une fois au pouvoir, surprise ! Le Rassemblement Populaire pratique lui aussi une vieille tradition de la politique parlementaire : il renie ses promesses électorales. Le RP poursuit les démolitions de son prédécesseur et multiplie les projets urbanistiques dépressionnistes. Il présente en novembre 1990 un plan d’action prévoyant un nouveau boulevard parallèle au boulevard Charest. Ce nouveau coulis d’asphalte comprendra 4 voies et nécessite la démolition du cinéma Charest, de commerces et de logements. Heureusement, des consultations publiques ont lieu en décembre 1990. Ce n’est pas banal. Sous le règne autoritaire du Parti Civique, les consultations n’étaient pas la règle.

Les échanges prennent place dans une bibliothèque Gabrielle-Roy bondée. Le processus consultatif, le premier du genre, dure 4 soirs. Des centaines de personnes se prononcent pour planter le projet de boulevard. Les élus du Rassemblement populaire sont divisés : une partie applaudit, l’autre rechigne.

Finalement, l’opinion dégagée de la soixantaine de mémoires déposés est largement défavorable au plan. Deux l’approuvent : ils sont signés par des associations de commerçants. Cette consultation est le dernier clou dans le cercueil du zombie de la Grande Place. Le boulevard étant complètement discrédité, le maire L’Allier revient au projet initial, tel que présenté lors des élections.

De ces consultations germera le deuxième comité citoyen de Saint-Roch. En 1991, d’autres citoyens et citoyennes se réapproprient un gigantesque terrain vague pour y planter un jardin onirique, l’Îlot Fleurie. Ces initiatives traduisent le désabusement de la classe populaire face aux espoirs déçus par le Raspop.

Le Rassemblement populaire finit par déposer un nouveau projet en 1992. Il est plus orienté vers le résidentiel, accorde une place aux gens à plus faibles revenus et ne comporte pas de tours ni de boulevards. L’étape de consultation populaire de la Place Jacques- Cartier fut décisive pour préserver l’humanité du quartier. Soyons honnête, les consultations seules n’auraient probablement pas été suffisantes pour rejeter le projet. Il était d’ailleurs largement discrédité dans la population et au sein du RP lui-même.

Néanmoins, le processus de consultation fut exceptionnel. Aujourd’hui, les consultations pilotées par la Ville ne sont que des séances symboliques de quelques heures dont les élus se servent pour pouvoir prétendre être à l’écoute de la population. Quelqu’un ici se souvient d’une consultation s’étant étirée sur 4 soirs ? Pour un sujet local ? Et encore plus rare: connaissez-vous une consultation ayant eu un impact majeur décisif ?

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Publicité