Alice, Neil, Lawrence : deux siècles, trois portraits

Publié le 11 mars 2014

 

ALICE MUNRO

Le vingtième siècle est encore beaucoup avec nous. Après quatorze années d’un nouveau siècle, le vingtième se fait encore ressentir, et plusieurs des nos esprits les plus inspirants sont essentiellement des créatures — et des créateurs — du vingtième.

Par Malcolm Reid

Alice Munro

FIN 2013, Alice Munro est devenue le premier écrivain du Canada à recevoir le Prix Nobel de littérature. Ah, que nous étions dus ! (Chère Suède, ça nous en prendrait même un deuxième, pour Marie- Claire Blais ou Michel Tremblay.) C’est une nouvelliste, Alice Munro. Une nouvelliste ou une commère de village ? Ses histoires concernent le monde ordinaire : Munro sait comment remplir leurs vies de virages brusques, de flashbacks étonnants. Ses racines : l’Ontario pauvre et rural. La ville de Wingham, qu’elle semble parfois rebaptiser Dalgleish. Mais ces familles sont entrées dans la classe moyenne maintenant, éparpillées à travers le Canada, déménagées aux États-Unis, à Philadelphie, à Des Moines. Un moment, nous sommes avec une timide professeure de musique tombée amoureuse d’un autre prof de sa polyvalente, marié, très marié, qui vient du Nord de l’Ontario, d’un milieu ouvrier finlandais d’extrême-gauche. (Les lunes de Jupiter, 1982. Où on trouve ce conte Accident).

À un autre moment, une écrivaine apprend que son père est hospitalisé à Toronto, un homme modeste du village de Dalgleish, un travailleur manuel. Elle court vers lui. Nerveuse, attendant les résultats d’examen pour son cœur fragile, elle entre au Royal Ontario Museum. Dans le planétarium, elle apprend des choses sur Jupiter, ses 13 lunes, et les nouvelles lunes qu’on va peut-être lui découvrir année après année. « La grande affaire avec Alice Munro, me dit mon frère, c’est son sous-texte. » Une partie de l’histoire est contée, une autre partie est à imaginer. Ici, c’est toute l’adolescence de tension entre la fille et le père qu’on imagine, la rebelle et le conservateur. Or Alice Munro a 83 ans. Fin 2013, elle venait d’annoncer qu’elle n’écrirait plus, et soudain l’inimaginable prix est arrivé! Mais elle est fragile, elle n’a pas fait le voyage à Stockholm. Mon frère m’a dit : « Sa fille s’y est rendue, avec le discours d’Alice en poche. Et quand elle a échappé son gant, à la cérémonie, le roi de Suède s’est penché, et l’a ramassé pour elle. »

NEIL YOUNG

Neil Young

ET PUIS, IL Y A NEIL YOUNG. Neil Young a commencé à chanter au Riverboat et autres cafés folk de Toronto. « Back in the old folkie days… » chante-t-il dans Isabella. Et puis il a rencontré le chanteur américain Stephen Stills, à Thunder Bay en Ontario, et a été attiré vers la scène folk américaine. D’abord membre du Buffalo Springfield, il est depuis 1970 un grand nom en lui-même, et occasionnellement la dernière lettre dans le groupe CSNY. Il habite sur sa ferme en Californie. Il a composé des centaines de morceaux, dont une quinzaine sont des classiques de tout le mouvement folk et des chansons contestataires américano-canadiennes. Ses tounes alternent entre un son folk marqué par sa voix caractéristique, claire et haut perchée; et un son rock cru.Certaines des plus célèbres de Neil Young, comme Ohio, sa protestation contre la tuerie des étudiants opposés à la guerre à l’Université de Kent en 1972, se donnent une voix américaine forte, quasi-définitive. Puis d’autres, également célèbres, retournent plutôt à leurs racines canadiennes : « Helpless, Helpless, Helpless »

. Et puis il y a peu, il a été invité par des environnementalistes à visiter les terrains du nord de l’Alberta qu’on a saccagés pour extraire le pétrole du sable. « C’est comme Hiroshima » a-t-il dit. Il a rencontré Allan Adam, le jeune et dynamique chef des Chipewyans du Lac Athabaska. Il lui a offert une série de concerts à travers le Canada pour aider leur résistance. Le 12 janvier 2014, il a chanté dans sa ville natale, Toronto. Le 16 janvier, il a chanté dans une autre ville de son enfance, Winnipeg. (On était plusieurs à fêter à Québec pour la cause chipewyanne, ces deux soirs-là. On a écouté des disques de Neil Young et de Claude McKenzie, chanteur innu de Maliotenam.) Un concert à Régina a suivi, et un à Calgary. Pour Young, le fait d’épouser cette cause a été un regain de canadianité. J’ose le dire ! « Je viens de renouveler mon passeport canadien, a-t-il dit à l’animatrice amérindiennne Cheryl McKenzie, du réseau APTN, et je fais le voyage dans mon propre véhicule propulsé à l’électricité et au biomasse. Et je vois le vaste territoire que nous avons devant nos yeux au Canada, si sauvage, si beau, et je suis fier. » Et c’est un homme né en 1945, un hippie de 68, qui rallume le feu militant dans ce nouveau siècle.

LAWRENCE FERLINGHETTI

Lawrence Ferlinghetti

ET FINALEMENT, parlons de Lawrence Ferlinghetti. Il vit encore, Lawrence Ferlinghetti, même s’il est né en 1919. Il écrit. Il vit à San Francisco, où il est un des plus grands des poètes beat, et son City Lights Books est l’éditeur de beaucoup de membres de ce mouvement. Il aime le Québec. Il a traduit Jacques Prévert en anglais. J’ai rencontré Lawrence Ferlinghetti quand il est venu à Québec, en 1987, pour rendre hommage à son ami Jack Kerouac.Nous correspondons occasionnellement depuis. Il écrit ses cartes postales à la main, avec dessins. Un des plus grands poètes beat ? Non, un grand poète, point. Voici un extrait de After the Cries of the Birds Has Stopped, de 1996 :

Je traverse l’éternité

après que les cris des oiseaux se taisent

Je vois l’avenir du monde

dans une nouvelle société visionnaire

qu’on distingue à peine

dans quelques cafés folk-rock

Des danseurs très libres

habillés de linge extatique

sont instruits par les gourous de leur cœur

chaque homme et femme est son propre mythe

papillons en liquide

Ils copulent avec la vie

(…)

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