Artiste envers et contre tout

Publié le 7 février 2014
Réjeanne Lizotte dans sa galerie de la rue St-Joseph.
Réjeanne Lizotte dans sa galerie de la rue St-Joseph.

Par Jean Coulombe

Je rencontre Réjeanne Lizotte à une galerie temporaire, sur la rue Saint-Joseph, dans un local commercial en attente d’être loué. Elle est assise sereine à une petite table, entourée de ses oeuvres, baignée par la lumière grise de ce jour pluvieux de janvier. Vous avez peut-être déjà croisé cette artiste, cheminant dans Saint-Roch d’un pas tranquille, tirant un chariot plein de toiles. Vous l’avez peut-être entrevue à un concert de jazz ou à l’accueil du Printemps des poètes. Ou vous l’avez entendue, au Tam Tam Café ou à la Librairie Saint-Jean- Baptiste, lire un de ses poèmes, ou encore vous l’avez rencontrée à un vernissage. Cette dame, au regard doux et au sourire empreint de sagesse, sait nous toucher par sa gentillesse et sa profondeur. Pourtant, la vie de Réjeanne, artiste pluridisciplinaire, ne fut pas un long fleuve tranquille.

Orpheline avant l’âge adulte, elle arrive à Québec, en 1967, pour étudier en soins infirmiers. Après un an, décidée à suivre sa voie, elle change d’orientation pour étudier en arts ; mais sa tutrice n’approuve pas ce virage et lui coupe les vivres, elle tient un an à l’École des beaux-arts, elle doit abandonner, faute de moyens !

Réjeanne Lizotte à l'École des beaux-arts.
Réjeanne Lizotte à l’École des beaux-arts.

 

L’École des beaux-arts s’intègre, l’année suivante, à l’Université Laval, le domaine des arts connaît alors un développement fulgurant et ce renoncement a malheureusement des répercussions importantes pour son avenir. Déçue des emplois qu’elle occupe pour vivre, elle s’inscrit dix ans plus tard, au Cégep, puis à l’Université Laval en arts visuels. Quand elle termine son baccalauréat, elle constate que le domaine est maintenant saturé. C’est en 1990, qu’elle choisit de se consacrer corps et âme à son oeuvre et rien ne l’arrête plus! Même le refus d’une subvention importante et, plus tard, des ennuis sérieux de santé ne feront que renforcer sa détermination! L’art est sa raison de vivre!

Artiste nomade

La décision de devenir artiste, à plein temps, lui impose, pour mieux mesurer la valeur de ses oeuvres, d’aller les présenter à d’autres milieux artistiques, moins familiers ; elle part pour Toronto. « Le goût de voyager, d’aller voir ailleurs si j’y suis et si les autres y sont, je l’ai depuis toujours. Depuis toujours aussi, j’ai été à l’affût d’autres mondes proches ou lointains, d’autres lieux semblables et différents, d’autres façons de vivre nouvelles et enrichissantes. »

Au fil des ans, elle fait des séjours prolongés au Japon, à New-York et en France, dans des conditions pas toujours faciles. Elle travaille intensément, perfectionne son art et présente des expositions à ces nouveaux publics. Du Japon, elle en retient leur sensibilité à l’écologie, de Harlem à New-York, elle se souvient de l’affabilité des Noirs ; de la France, elle garde le goût du bon parler, des bonnes manières et de la bonne chère. Elle fait aussi un voyage au Pérou dont elle garde le souvenir de l’extrême pauvreté. Pour réaliser ses périples, elle fait des levées de fonds, ainsi près d’une trentaine de bienfaiteurs la suivent et l’encouragent sans compter le support constant d’ami(es) proches et de sa soeur. Toutes ses pérégrinations se retrouvent dans ses oeuvres dont plusieurs font partie de grandes collections comme Loto Québec, SSQ, Desjardins et dans des collections privées au Québec, en Ontario, en France, aux États-Unis et en Asie.

La bohème, une époque

Nous ne pouvions discuter avec Réjeanne sans évoquer l’époque de sa bohème. Elle se souvient de la belle ambiance et du souffle créateur qui animait non seulement les beaux arts mais toute la Ville à son arrivée, dans sa jeune vingtaine, à Québec. Particulièrement dans le Quartier Latin ou le Vieux Québec qui était le « centre nerveux » du changement social, artistique et politique de cette époque riche en événements marquants. Il y avait des spectacles, des boîtes à chansons, des discothèques et des soirées de poésie. Le Chantauteuil venait d’ouvrir ses portes et servait de lieu de rencontre pour tous les artistes et comédiens, passionnés de leur art. Il y avait aussi des cafés littéraires tels le Temporel et le Baudelaire où les écrivains et intellectuels se rencontraient. La bohème de Québec vivait de belles années et on sentait que les choses évoluaient rapidement dans un tourbillon créatif entraînant. Réjeanne appréciait également la folie de la légendaire CFLS-Radio de Lévis, qui a marqué son imaginaire comme celui de tant d’autres. Puis la crise d’octobre 1970 survient comme une douche froide. Interdiction de rassemblement de plus de trois personnes, arrestations sommaires, omniprésence des forces armées canadiennes. Elle en garde un vif sentiment d’oppression et même de peur. Il faut dire qu’à ce moment, le désir d’avoir un pays était en pleine émergence et que la révolution se voulait de moins en moins tranquille.

Québec sa ville de cœur!

On pourrait croire qu’avec tous ces séjours à l’étranger, le sentiment d’appartenance de l’artiste avec la Ville de Québec s’est atténué. Hé bien non, Réjeanne est toujours profondément attachée à « sa » ville, particulièrement son centre-ville ! Son coeur a toujours battu au rythme de la vie artistique de Québec. Réjeanne aime profondément Québec et vit intensément avec elle ses changements, comme s’il s’agissait d’une amie très proche. Elle s’implique pour la défense des droits des artistes, elle est membre de la table des arts visuels du Conseil de la Culture, membre du conseil d’administration et du conseil exécutif du Rassemblement des artistes en arts visuels (RAAV), elle a été bénévole pendant dix ans pour les Ateliers Ouverts. Bref, elle suit avec intérêt les débats qui modifient les conditions de travail des artistes et intervient au besoin. Active, connue et reconnue en cette ville, c’est à Québec qu’elle aime vivre.

Artiste moderne et ouverte

Avec le temps, elle s’initie à l’estampe, à la calligraphie, à la vidéo et actuellement à l’art audio. Par ailleurs, depuis ses tout débuts, Réjeanne a une démarche ouverte aux autres formes d’art, en particulier la musique et la poésie. Elle a participé à de nombreuses aventures artistiques avec le collectif Réparation de poésie et a fait des performances de peinture en direct avec des musiciens de jazz. Cela nourrit sa démarche et lui permet d’explorer de nouvelles approches artistiques. Ses oeuvres récentes parlent des humeurs du trafic et sont composées de monotypes et de peintures aux couleurs de rage, de rire, de poésie et de rêverie. Elle prépare une exposition pour l’automne prochain et elle espère retourner l’hiver prochain dans le midi de la France pour créer ! Depuis peu, elle est une heureuse résidante du projet d’habitation Sherpa, ce qu’elle apprécie grandement après des années de logements plus ou moins acceptables ( junk apartments comme elle les désigne). Elle envisage donc l’avenir avec confiance et espère que sa santé lui permettra de réaliser ses nombreux projets. On le lui souhaite ardemment !!! La peintre Réjeanne Lizotte dans sa galerie sur la rue Saint-Joseph.

PHOTO Jean Coulombe Réjeanne Lizotte étudiante à l’École des beaux-arts de Québec. PHOTO D’ARCHIVES

 

Commentaires

  1. Ensemble nous avions parcourues bien des routes ensemble et votre article colore bien Réjeanne. Il me semble que vous l’avez bien connue et votre article soulignant sa vie et son départ me touche. Merci monsieur Coulombe.

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