Légionellose: Heureux d’être toujours en vie…

Publié le 13 novembre 2012

Par Gilles Simard

 

Mariette Bernard

La sémillante octogénaire de la paroisse Jacques-Cartier, dans Saint-Roch, a bien cru sa dernière heure venue quand l’ambulance a foncé pour l’amener à l’Hôtel-Dieu de Québec. « Ça faisait trois jours que je languissais chez-moi, desséchée, frissonnante et à moitié confuse, » lance cette fort sympathique dame, reconnue, dans les parages de la bibliothèque Gabrielle-Roy, pour sa gentillesse et sa bonne humeur. « N’eut été une voisine allumée, on m’aurait retrouvée morte et complètement déshydratée. » Incidemment, à l’hôpital, où elle est demeurée près de deux mois, on a tout de suite diagnostiqué une pneumonie sévère et on lui a fait de nombreuses transfusions en raison d’hémorragies abdominales.

« À un certain moment, au bout d’une journée, peut-être deux, je me suis vraiment sentie partir… Puis, j’ai vu un beau jardin fleuri et, de l’autre côté, mon frère Hermel (décédé) qui m’appelait. Finalement, je suis revenue du bon bord et le lendemain, j’ai appris que j’avais la fameuse légionellose… »

De fait, comme le lui confirmeront plus tard les autorités médicales, madame Bernard est passée à un cheveu de la mort. Elle ne doit d’être en vie qu’à son exceptionnelle constitution et à son formidable appétit de vivre. N’empêche, cette aventure aura considérablement chamboulé son existence. Ainsi, celle qui passait ses journées à trotter en ville et à visiter l’un et l’autre, doit maintenant composer avec d’importantes séquelles physiques et une autonomie réduite de beaucoup.

En outre, elle a du faire son deuil de sa maison, sur la rue de la Reine, et déménager ses pénates dans une maison pour personnes âgées, à Vanier.

La vénérable femme, qui aura passé près de deux mois à l’Hôtel-Dieu de Québec, se considère tout de même  chanceuse d’avoir survécu. « Quand je suis sortie de l’hôpital, j’ai trouvé la ville tellement belle… J’en ai profité  pour remercier le ciel de m’avoir donné encore un peu de répit. »

Madame Bernard, même si elle ne garde pas de rancune envers qui que ce soit, s’est déclarée tristement surprise en apprenant que la source de l’épidémie se trouvait dans la tour de refroidissement du Complexe Place Jacques-Cartier. « Imaginez! Un si bel édifice! Et dire que j’y allais à tous les jours… Quand j’ai appris ça, je suis devenue mal, les deux bras me sont tombés! »

Jean-Denis Chouinard

Jean-Denis Chouinard, un jeune soixantenaire de Saint-Sauveur, a vécu des heures particulièrement angoissantes quand il s’est retrouvé à l’urgence de Saint-François-D’Assise. « J’avais une de ces fièvres, je brûlais littéralement, glisse l’homme en entrevue. C’est Gilles Moisan (ci-contre), un ami à moi qui venait tout juste d’avoir la légionellose, qui a appelé l’ambulance. C’était atroce! »

De fait, après quelques jours passés dans un espace dit de débordement, Jean-Denis a vu son état s’améliorer et a pu être transféré à l’un des étages. « Même là, raconte-t-il, j’étais encore paniqué. Je ne comprenais pas ce qui m’arrivait et j’avais vraiment peur de mourir. D’autant que je venais de subir une coronographie et que je pensais que tout ça était relié au cœur. Le pire, poursuit l’homme, c’est que personne – à part Gilles – ne savait que j’étais là. Même mes filles n’étaient pas au courant. »

Finalement, monsieur Chouinard quittera l’hôpital au bout d’une douzaine de jours, mais il gardera néanmoins de nombreuses séquelles. « J’ai des problèmes de mémoire et il m’arrive encore de me sentir très faible, dit-il. Je n’ai vraiment plus le même entrain qu’avant la maladie. »

Enfin, tout en se disant extrêmement surpris quand il a appris quel édifice (Place Jacques-Cartier) était en cause, Jean-Denis Chouinard se dit sceptique quant aux enquêtes publiques.

« Je suis loin d’être certain qu’on connaîtra un jour toute la vérité Et ça, opine-t-il, c’est un gros manque de respect pour les gens qui sont morts, et pour ceux qui ont failli y rester! »

Lucien Gagnon-Sénécal

« Au début, rigole Lucien Gagnon-Sénécal, un citoyen de la rue Prince-Édouard, dans Saint-Roch, c’était tellement un mot nouveau, c’ t’affaire-là, que j’appelais ça la libellose. » N’empêche, cet homme de 71 ans, un orphelin de Duplessis, ne rigolait pas quand l’ambulance l’a amené d’urgence, à moitié inconscient, à l’Hôtel-Dieu de Québec. « Pendant un bon moment, j’ai pensé que j’avais fait une crise cardiaque. Puis, au bout de quelques jours, on m’a annoncé que c’était la légionellose. Là, dit-il, je suis resté bête en maudit. J’avais jamais entendu parler de c’te bébitte-là. »

Le septuagénaire, qui a été retrouvé à moitié nu, grelottant et errant depuis trois jours dans son petit logement, sera hospitalisé pendant plus d’une semaine. Puis, les choses rentreront tranquillement dans l’ordre. «Mais, reprend le gaillard, je reste avec des séquelles en maudit! Imagine, j’ai perdu quatorze livres… J’ai perdu beaucoup de capacités, et puis de la mémoire, aussi. »

Parlant de la source de l’épidémie, l’homme n’en revient toujours pas. « Moi j’étais certain que c’était la White Birch, ou quelque chose comme ça. Place Jacques-Cartier? Jamais j’aurais pensé ça d’eux-autres, gronde le citoyen. »

Quant à un recours collectif, Lucien demeure sceptique. « C’est tellement long, ces choses-là. Juste à voir le temps que ça a pris pour nous autres, les orphelins. S’il y a un recours, on va probablement le gagner, mais on va tous avoir le temps de mourir avant d’être payés. Anyway, ça me choque en crisse tout cette affaire-là. La Santé publique, Labeaume pis sa gang, je trouve qu’on a joué avec la vie du monde. »

Gilles Moisan

Accablé par les mêmes symptômes que les trois autres, Gilles Moisan, 61 ans et domicilié dans Saint-Roch, a passé plus d’une semaine à l’Hôtel-Dieu de Québec. « Moi aussi, j’ai failli mourir, lance-t-il. Quand je suis sorti, ça allait pas trop mal, mais maintenant, ça ne va plus du tout», de poursuivre l’homme qui tripote sa cigarette sans arrêt.

En effet, lui qui était presque rayonnant à sa sortie, a vu son humeur chuter dramatiquement depuis quelque temps. « Je suis hanté par des idées suicidaires, j’ai un problème de santé mentale, et je suis certain que la maladie l’a aggravé. Maudite légionelle… », jure-t-il.

Par ailleurs, lui non plus, n’aurait jamais pensé qu’on trouverait les souches (de bactéries) coupables à Place Jacques-Cartier.

« Partout sauf là! », s’exclame le citoyen qui déclare n’avoir confiance ni aux autorités de la Ville, ni à celles de la Santé publique pour faire une autopsie de l’épidémie qui soit transparente. « Ils ont essayé de ramener la maladie aux seuls citoyens qui avaient des problèmes pulmonaires ou qui étaient vieux. On est-y des valises, nous autres?… »

 

 

Ps: Il y a des photos dans la version originale ou PDF en ligne: Édition de novembre 2012 – Le blues du centre-ville

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